Ecrivain transculturel par excellence, Akhil Sharma a quitté l'Inde pour les Etats-Unis à l'âge de 8 ans. Ce diplômé de la Harvard Law School, aujourd'hui au seuil de la trentaine et habitant Manhattan, a brièvement sombré dans l'affairisme bancaire avant de se consacrer exclusivement à l'écriture. Un père obéissant témoigne du bien-fondé de ce revirement dont la grande Joyce Carol Oates s'est également félicitée en saluant "un jeune écrivain extrêmement doué" et en qualifiant ce premier roman de "magnifique dans le moindre détail".
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Ecrivain transculturel par excellence, Akhil Sharma a quitté l'Inde pour les Etats-Unis à l'âge de 8 ans. Ce diplômé de la Harvard Law School, aujourd'hui au seuil de la trentaine et habitant Manhattan, a brièvement sombré dans l'affairisme bancaire avant de se consacrer exclusivement à l'écriture. Un père obéissant témoigne du bien-fondé de ce revirement dont la grande Joyce Carol Oates s'est également félicitée en saluant "un jeune écrivain extrêmement doué" et en qualifiant ce premier roman de "magnifique dans le moindre détail". L'éditeur évoque Dostoïevski à son propos. C'est judicieux à deux égards. D'abord par l'approche du personnage principal, affronté en permanence au sentiment d'une culpabilité qui n'a rien d'illusoire. Mais aussi par l'art d'exprimer l'âme d'un peuple à travers l'ordinaire de la vie et avec cette aisance familière qui amène le lecteur à s'immerger dans un univers aux usages très éloignés des siens et à y reconnaître en même temps l'éternel humain cachant sa fragile nudité sous d'autres oripeaux. Le récit a pour cadre un de ces quartiers populeux d'Old Delhi qui tient du bidonville et de la cité moyenâgeuse, où la misère peut côtoyer une maigre et problématique aisance. C'est là qu'habite le personnage central, Ram Karan, veuf et fonctionnaire au département de l'Education de New Delhi. Le contexte politique est des plus incertains alors que s'affrontent les militants du parti du Congrès, émanation de la "dynastie" des Nehru, menée par Rajiv Gandhi, et ceux du Bharatiya Janata Party (BJP), à caractère résolument nationaliste et hindouiste. Les choses se compliquent encore avec l'assassinat de Rajiv Gandhi et avec le renversement de majorité qui remet le parti du Congrès au pouvoir après une courte cure d'opposition. Officiellement, le travail de Ram Karan consiste à contrôler le matériel et les prestations d'éducation physique dans les écoles de la capitale. En pratique, il collecte les pots-de-vin auprès des directeurs pour le compte de son supérieur, sans oublier que corruption bien ordonnée commence par soi-même. Tout cela selon une tactique de terrain très complexe, largement conditionnée par les rapports de pouvoir personnels et par les incertitudes et soubresauts de la politique nationale. On pourrait croire d'emblée que cette pratique profitable mais hasardeuse du trafic d'influence constitue le tourment principal de Ram Karan. Et pourtant... En fait, le récit s'articule sur deux narrations: celle de Karan lui-même et celle de sa fille Anita, que la mort accidentelle de son mari a conduite à venir habiter chez lui avec sa fille Asha. Peu à peu se révèle ainsi la dramatique vérité: quand elle était encore une enfant, Anita a été violée à de nombreuses reprises par son père et dans des conditions particulièrement sordides. Bien du temps a passé depuis et, de part et d'autre, l'on observe sur ces faits un silence qui pourrait passer pour de l'oubli, voire même, côté Anita, pour un pardon. Tout explose le jour où Karan, après une soirée très arrosée, est surpris par sa fille alors qu'il serre de trop près la petite Asha. Aussi terrorisé par le cochon qui, vingt ans après, s'est réveillé en lui que par le jugement d'Anita, il va tenter de toutes les façons de se faire pardonner jusqu'à se dépouiller de tous ses biens alors que, parallèlement, le ressentiment et la soif de vengeance de sa fille vont s'enfler et atteindre des proportions inouïes. Au point que celle-ci en vienne à se rendre elle-même odieuse. Et s'applique notamment à sevrer ce malade cardiaque de ses médicaments et à alterner le gavage et l'abstinence jusqu'à ce que mort s'ensuive. A vrai dire, le roman de Sharma est, en soi, tout autre chose qu'un procès, même si la cause, dans le chef du délinquant sexuel Karan, relève de faits haïssables et, bien entendu, ressentis et relatés comme tels. C'est bien davantage une poignante et drolatique tragi-comédie où la faiblesse, la trahison, l'abjection, la dérision, l'hypocrisie, l'ambition, les vanités du pouvoir, la corruption des puissants (et celle des impuissants), le poids des traditions (mais aussi leurs richesses) se mêlent aux aspirations obsédantes - et si souvent essoufflées - à la générosité, à la vertu et au respect - sinon à l'amour - des autres. Ce n'est pas pour rien que le récit intrique si étroitement le contexte sociopolitique et le destin personnel du "héros", comme si l'un, dans sa complexité, ses misères et ses contradictions, était le reflet de l'autre. Du reste, l'auteur n'use pas de la politique comme d'un décor ou d'une simple abstraction quand il fait dire à son personnage que Rajiv Gandhi lui avait "toujours paru sournois et plutôt stupide" ou que son successeur Narashima Rao est "un rond-de-cuir, une sorte de tortue humaine" et que si on l'a nommé Premier ministre, c'est qu'on "était convaincu qu'il allait mourir rapidement". Quant aux moeurs en vigueur dans les sphères politico-judiciaires, elles sont parfois d'une redoutable drôlerie, comme ces conversations à trois qui rassemblent au téléphone les deux interlocuteurs et le préposé à leur écoute. Mais si Sharma, new-yorkais d'adoption depuis si longtemps, pose sur son pays natal un regard assez critique, ne s'identifierait-il pas à la Kumsun de son roman, la soeur d'Anita vivant en Amérique, dont les agacements semblent relever aussi d'une tendresse dévoyée par ce soupçon de mauvaise conscience qu'engendre l'exil?Un père obéissant, par Akhil Sharma. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Diane Ménard. L'Olivier, 400 p.DE GHISLAIN COTTON