Trois mois après la tragédie du 11 septembre, les Etats-Unis sont sur le point d'atteindre le but principal de l'opération "Liberté immuable" lancée en Afghanistan: neutraliser, sinon tous les réseaux terroristes d'Al-Qaida, du moins leur état-major et leur chef, Oussama ben Laden. Certes, à l'heure où les Américains rendaient hommage aux victimes du mardi noir, nul ne savait encore si l'ennemi public n° 1 était mort en martyr sous les gravats de sa dernière cache, ou s'il était parvenu à s'échapper de la nasse pour gagner les zones incontrôlées du Pakistan voisin. Mais le dernier carré de sa garde rapprochée paraissait à bout de souffle. Retranchés dans le massif de Tora Bora (voir l'infographie), au sommet d'une montagne percée d'un entrelacs de tunnels, de grottes et de cavernes fortifiées, ces combattants, principalement d'origine arabe, ont subi à la fois le pilonnage des canons antitalibans et un véritable déluge de feu largué par les bombardiers américains.
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Trois mois après la tragédie du 11 septembre, les Etats-Unis sont sur le point d'atteindre le but principal de l'opération "Liberté immuable" lancée en Afghanistan: neutraliser, sinon tous les réseaux terroristes d'Al-Qaida, du moins leur état-major et leur chef, Oussama ben Laden. Certes, à l'heure où les Américains rendaient hommage aux victimes du mardi noir, nul ne savait encore si l'ennemi public n° 1 était mort en martyr sous les gravats de sa dernière cache, ou s'il était parvenu à s'échapper de la nasse pour gagner les zones incontrôlées du Pakistan voisin. Mais le dernier carré de sa garde rapprochée paraissait à bout de souffle. Retranchés dans le massif de Tora Bora (voir l'infographie), au sommet d'une montagne percée d'un entrelacs de tunnels, de grottes et de cavernes fortifiées, ces combattants, principalement d'origine arabe, ont subi à la fois le pilonnage des canons antitalibans et un véritable déluge de feu largué par les bombardiers américains. Les Etats-Unis renâclent cependant à crier victoire, car ils savent que l'écrasement des mercenaires de Tora Bora ne suffit pas à mettre hors d'état de nuire la nébuleuse internationale du réseau Al-Qaida. La "phase 2" du plan américain, qui prétend à l'éradication mondiale du terrorisme, ne peut conduire qu'à des opérations compliquées, dangereuses et de longue haleine. Dans tous les cas de figure, il faudra des mois pour garantir un contrôle réel du terrain et éviter à l'Afghanistan de redevenir un repaire et une pépinière de terroristes. L'inconnue politique demeure, malgré l'accord de Bonn entre les factions antitalibanes et les représentants des principaux groupes ethniques qui habitent le pays. Le futur gouvernement de Hamid Karzaï, Premier ministre choisi au sein de l'ethnie pachtoune, la plus nombreuse, aura fort à faire pour gagner la confiance internationale. En négociant la reddition des talibans dans leur fief de Kandahar, Karzaï a peut-être facilité la fuite du mollah Omar. S'il était avéré, ce "compromis" augure mal de sa fermeté lorsqu'il s'agira, comme il le promet, de désarmer une multitude de clans rivaux qui n'attendent que l'occasion d'en découdre. Car l'Afghanistan est un pays en ruine et en miettes, où des dizaines de seigneurs de guerre tentent de profiter du chaos pour se tailler un fief. Sous les talibans, un semblant d'Etat contrôlait encore une large partie du territoire et la majorité des - rares - grands axes routiers. Aujourd'hui, les régions du nord sont aux mains des Ouzbeks et des Tadjiks, tandis que les Hazaras, de confession chiite et d'ascendance mongole, tentent de rétablir leur hégémonie sur les hauts massifs montagneux du centre. A des degrés divers, tous cherchent à arracher une part de pouvoir plus grande que celle qui leur est potentiellement dévolue. A l'est, trois groupes armés se disputent Jalalabad et la ville menace de tomber dans l'anarchie. Au sud, enfin, où domine l'ethnie pachtoune, l'éviction du régime taliban crée un vide du pouvoir. Dans les provinces de Kandahar, Logar, Ghazni, Paktia, Paktika, Zabol, Orouzgan, Helmand et Nimrouz, il n'existe pour le moment aucune autorité capable de reprendre les rênes de l'administration et d'assurer la sécurité. Les escarmouches dans la ville de Kandahar, où deux groupes antitalibans se sont affrontés le jour même de leur victoire contre les troupes du mollah Omar, ne sont qu'un avant-goût des problèmes à venir. Il est prévu qu'une force armée multinationale de maintien de la paix se déploie en Afghanistan. La Grande-Bretagne a accepté d'en prendre la tête. Mais il faut encore s'entendre sur la composition de cette force, qui doit également recevoir un mandat préalable des Nations unies. Enfin, le flou subsiste quant à son effectif total. L'Alliance du Nord, maître des lieux à Kaboul, souhaiterait le voir limité à un millier de soldats, ce qui ne suffirait évidemment pas pour atteindre une quelconque efficacité, dans un pays complètement déchiqueté mais plus étendu que la France. Si une aide humanitaire à grande échelle ne vient pas apaiser les rigueurs du terrible hiver afghan, si la communauté internationale ne parvient pas à distribuer rapidement la manne financière promise pour entamer la reconstruction du pays, certains craignent le retour, dès le printemps, d'une guerre civile comparable à celle qui a précédé, au début des années 1990, la prise de pouvoir par les talibans. Hors de l'Afghanistan, les Américains étudient en ce moment la "phase 2" de leur campagne antiterroriste. La Maison-Blanche tourne ainsi ses satellites, avant ses canons, vers d'autres pays livrés au chaos, nouveaux sanctuaires potentiels pour Al-Qaida. En ligne de mire, la Somalie, où des chargements d'armes en provenance du Pakistan avaient été repérés dès les premiers jours de bombardements sur l'Afghanistan. L'Ethiopie voisine se déclare prête, en cas de besoin, à participer à une offensive américaine. Le Yémen aussi pourrait subir les foudres de Washington, si les groupes islamistes locaux, galvanisés par l'attentat perpétré, l'an dernier à Aden, contre un destroyer américain, se risquaient à recueillir les survivants de Tora Bora. Resterait, ensuite, à soutenir le combat du gouvernement philippin contre les milliers de partisans du groupe islamiste Abu Sayyaf, notoirement lié à la mouvance Al-Qaida. Enfin, la question irakienne continue à agiter bien des esprits à Washington. Rien ne prouve que Bagdad ait joué un rôle quelconque dans la tragédie du World Trade Center, et encore moins dans la diffusion de la maladie du charbon via la poste américaine. En revanche, dix ans de sanctions économiques, inefficaces contre le régime mais dévastatrices pour les populations civiles, ont fait de Saddam Hussein un encombrant martyr de la cause antiaméricaine. Sans réduire les dangers potentiels de son arsenal bactériologique, convoité par les réseaux terroristes. Aussi Bush exige-t-il le retour rapide des inspecteurs de l'ONU. Sinon? "Eh bien, il verra bien", a menacé le président américain, promettant à demi-mot une offensive fatale pour le régime. En contrepartie, Washington accepte enfin la suspension, dans un délai de six mois, des contrôles sur les importations irakiennes, sauf pour une liste de matériel à double usage, civil et militaire, et leur levée définitive après le constat de la destruction des stocks d'armes bactériologiques cultivées par le dictateur. Le projet contente autant les Russes et les Français, promoteurs de l'idée, que les faucons pessimistes du Pentagone, ravis d'avoir un semestre pour refourbir leurs bombardiers. Il offrirait surtout, au cas où l'Irak s'entêterait, une preuve de la bonne foi américaine. Un nouveau leitmotiv chez George W. Bush, qui s'est dit "atterré qu'un malentendu dépeigne l'Amérique comme l'ennemi de l'Islam".Philippe Coste, Marc Epstein et Jacques Gevers.