Le soleil brille sur Borgerhout, district du nord d'Anvers connu depuis les années 1960 pour compter une importante communauté marocaine originaire de la région du Rif. Dans sa générosité, l'astre n'oublie pas de déverser ses rayons sur une petite artère qui poursuit tranquillement sa gentrification à deux pas du parc Boelaer. C'est là que l'on rencontre Rinus Van de Velde (Louvain, 1983). L'artiste néerlandophone, dont le physique avantageux lui a valu le surnom de " James Dean flamand ", " vit et travaille " ici, selon l'expression consacrée. A ceci près qu'il y travaille sans doute beaucoup plus qu'il n'y vit, lui qui n'a jamais caché sa défiance à l'égard du monde extérieur. " Je ne suis pas le genre d'artiste qui veut à tout prix se confronter à la "vraie" vie. J'essaie de passer le plus de temps possible dans mon atelier, où je me sens bien. Si je veux dessiner une jungle, je vais en faire construire une en carton. De cette façon, je n'aurai pas à me rendre sur place et risquer de tomber malade, voire d'être mordu par un serpent... Plus sérieusement, ce qui me fascine dans ce processus, c'est que ce que je veux représenter devient une abstraction, une idée, en raison de sa transformation en décor. La réalité m'intéresse moins que le simulacre et le mensonge. A propos de mon oeuvre, l'artiste britannique Edward Lipski a évoqué une "réalité réduite", c'est exactement ça ", nous avait-il déjà prévenu en septembre 2018.
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Le soleil brille sur Borgerhout, district du nord d'Anvers connu depuis les années 1960 pour compter une importante communauté marocaine originaire de la région du Rif. Dans sa générosité, l'astre n'oublie pas de déverser ses rayons sur une petite artère qui poursuit tranquillement sa gentrification à deux pas du parc Boelaer. C'est là que l'on rencontre Rinus Van de Velde (Louvain, 1983). L'artiste néerlandophone, dont le physique avantageux lui a valu le surnom de " James Dean flamand ", " vit et travaille " ici, selon l'expression consacrée. A ceci près qu'il y travaille sans doute beaucoup plus qu'il n'y vit, lui qui n'a jamais caché sa défiance à l'égard du monde extérieur. " Je ne suis pas le genre d'artiste qui veut à tout prix se confronter à la "vraie" vie. J'essaie de passer le plus de temps possible dans mon atelier, où je me sens bien. Si je veux dessiner une jungle, je vais en faire construire une en carton. De cette façon, je n'aurai pas à me rendre sur place et risquer de tomber malade, voire d'être mordu par un serpent... Plus sérieusement, ce qui me fascine dans ce processus, c'est que ce que je veux représenter devient une abstraction, une idée, en raison de sa transformation en décor. La réalité m'intéresse moins que le simulacre et le mensonge. A propos de mon oeuvre, l'artiste britannique Edward Lipski a évoqué une "réalité réduite", c'est exactement ça ", nous avait-il déjà prévenu en septembre 2018. Ce que l'on ignorait à l'époque, même si une façade recréée dans son atelier aurait dû nous mettre la puce à l'oreille, c'est que ce parti pris de décors reconstitués, sur lesquels il s'appuie habituellement pour concevoir des dessins grand format au fusain, allait constituer la trame d'une nouvelle aventure plastique dévoilée, ce 5 septembre, à Anvers, à la galerie Tim Van Laere (1). Son nom ? The Villagers, un moyen métrage de quarante minutes qui livre une autre facette de l'imaginaire vandeveldien. Rinus Van de Velde explique : " Pour Donogoo Tonka, au S.M.A.K., à Gand, en 2016, j'avais eu l'idée d'exposer, un peu comme des sculptures, une partie des décors qui me servent à élaborer mes dessins. Avec le temps, ce pan de mon travail a commencé à m'obséder, il s'autonomisait. J'ai d'abord cherché à documenter tout cela. Puis, je me suis dit qu'il y avait un tel potentiel de narrativité que j'ai loué une maison dans le sud de la France pour pondre un scénario. Très vite, je me suis rendu compte que cette démarche était vaine. En réalité, il était préférable que les décors eux-mêmes dictent les scènes qui s'y passaient, sans idée globale préexistante, ni même de script. J'ai alors inversé le processus. J'ai été aidé en cela par la découverte d'un petit film sur l'atelier d'André Breton, montrant notamment son célèbre "mur" réunissant tant des oeuvres signées Miró ou Degottex que des statuettes issues des arts premiers. Le studio du pape du surréalisme y était déroulé à la façon d'un long travelling à l'intérieur duquel les objets collectionnés laissaient éclater les histoires qu'ils contenaient en eux. Derrière l'aspect hétéroclite de l'ensemble se révélait une cohérence totale, une sorte d'histoire géographique de ce mouvement artistique ayant marqué le siècle précédent. " " Mes références cinématographiques sont limitées, je ne suis pas un expert. Surtout, mon ambition n'est pas d'avoir réalisé un film à proprement parler, il n'était pas question de faire oeuvre de cinéma. D'ailleurs, je m'interroge sur la possibilité de découvrir le film en dehors d'un contexte d'exposition. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. En réalité, le septième art ne m'intéresse que vu à travers le prisme de la création plastique, de l'art vidéo ou des installations. D'ailleurs, je dois avouer qu'une grande partie de la production actuelle m'afflige. Je regrette la voie d'hyperréalisme dans laquelle s'engouffrent les réalisateurs. A titre d'exemple, je pense qu'une série comme Chernobyl aurait beaucoup gagné à solliciter davantage l'imagination des spectateurs plutôt qu'à vouloir en permanence tout montrer ", avertit Rinus Van de Velde. Conformément à cette vision de l'image en mouvement, The Villagers déroule une réjouissante esthétique Low Fi qui évoque les films de Michel Gondry ou ceux de Wes Anderson sans que ceux-ci aient exercé une quelconque influence sur le projet. Dès les premiers plans, le regard circule à la manière d'un drone au fil des contours d'une maquette en carton suggérant les flancs d'une montagne, ce que l'on identifie d'emblée comme le cadre dans lequel se succèdent différentes saynètes qui ne semblent pas liées entre elles. Sans transition, le spectateur pénètre dans une chambre d'hôtel où se trouve Joe Agemans, l'assistant du plasticien, en train de regarder un programme télévisé. Tel est le début d'un récit atmosphérique prenant dans lequel, un peu à la manière d'Alfred Hitchcock, Rinus Van de Velde fait une courte apparition. L'artiste incarne un personnage témoin d'un crime, soit un statut d'observateur qui va comme un gant à ce plasticien auquel la poste belge vient de consacrer un timbre... après d'autres illustres homologues tels que Luc Tuymans, Michael Borremans ou Panamarenko, c'est dire si Van de Velde rejoint la cour des grands. Le tout est réalisé avec une économie de moyens drastique. Un choix totalement assumé par l'Anversois d'adoption qui avait à coeur que l'ensemble du projet soit mené dans son atelier. Dans le même esprit, il n'a fait appel à aucun acteur professionnel, sollicitant uniquement ses assistants et des proches. Idem pour les bruitages ou la postproduction, réduits au minimum. Toujours dans cet esprit de mépris de la vraisemblance cinématographique, Rinus Van de Velde n'a pas hésité à mélanger détails décoratifs réalistes et éléments totalement factices. Cette approche do it yourself signe une atmosphère déroutante prolongeant d'une autre manière la profession de foi plastique de ce talent qui se revendique " peintre d'atelier ". Pour rappel, Rinus Van de Velde a établi dès le départ un programme esthétique très clair : à mi-chemin entre la figuration et l'art conceptuel, il prend plaisir à effacer d'une main ce qu'il offre de l'autre. Il commente : " L'effet général de mon travail est réaliste, on s'y croirait. Mais à y regarder de près, l'oeil repère le subterfuge, c'est bien un décor qui fait face au regard, une réalité entièrement construite. J'aime faire circuler le regardeur d'un pôle à l'autre. " Pour expliquer cette position instable de l'artiste, il n'est pas interdit d'en passer par la biographie. " J'ai grandi dans une petite ville près de Louvain où il ne se passait rien. L'art n'était pas présent à la maison. C'est à 16 ans, en visionnant le film sur Basquiat de Julian Schnabel, que j'ai compris qu'il y avait moyen de vivre autrement. C'était l'image d'une liberté inespérée. Du coup, j'étais persuadé qu'un artiste devait avoir un destin rock'n'roll pour mériter ce titre. Cela ne collait pas avec le milieu tout ce qu'il y a de plus normal dans lequel j'ai grandi. J'ai alors commencé à me détourner de ce que j'étais dans la réalité pour me réinventer dans mes oeuvres sous forme de différents personnages ", confie-t-il. Les différents avatars de The Villagers peuvent être compris de la sorte, il s'agit à chaque fois pour l'intéressé de se projeter dans d'autres existences. On pense en particulier à ce peintre qu'il met en scène. Suspendu par une chaîne au plafond de son espace de travail, l'homme réalise une oeuvre d'expressionnisme abstrait, quelque part entre Jackson Pollock et Willem de Kooning. Ceux qui le connaissent savent combien Van de Velde est fasciné par ces figures tutélaires de la peinture ainsi que par le mouvement qu'elles incarnent. Le ressort est le même que dans les grandes compositions au fusain : se fondre dans une histoire qui n'est pas la sienne. La fiction se révèle chez lui comme un procédé commode pour explorer la vie sans avoir à l'endurer. " Dans certaines institutions qui s'occupent de personnes âgées, les médecins ont eu cette idée incroyable pour calmer les envies de fugue de leurs pensionnaires : ils font construire dans le jardin des aubettes comme celles dans lesquelles on s'assoit pour attendre les transports en commun. Bien sûr, aucun bus ne passera mais ce simple décor suffit à apaiser l'envie de fuir des intéressés. En un certain sens, mon oeuvre a cet effet sur moi ", livre-t-il en guise d'éclairante confession. Il est à noter que l'exposition de la galerie Tim Van Laere - une grande installation conçue comme une oeuvre totale - ne proposera pas uniquement le moyen métrage sur lequel l'artiste a travaillé pas moins de deux ans (ce qui ne l'a d'ailleurs pas découragé, comme le prouve son atelier qui accueille une nouvelle maquette de voiture à l'échelle 1 : 1, signe que l'aventure cinématographique continue). Outre les grandes compositions en noir et blanc évoquées qui constituent sa marque de fabrique, Rinus Van de Velde présentera de très beaux petits formats réalisés aux crayons de couleur. Ceux-ci sont le fruit d'un travail accompli le plus souvent hors de l'atelier, en vacances par exemple. Preuve irréfutable que loin de son studio, le natif de Louvain se languit, peu à l'aise avec les contraintes que le réel ne cesse d'exercer sur l'imagination.