Les autorités indiennes ont été promptes à mettre en cause une organisation djihadiste, le Lashkar-e-Tayyeba (Armée des purs), fondée en 1990 et basée à proximité de Lahore, dans le Pendjab pakistanais. En principe interdite, elle semble largement tolérée par Islamabad : son leader, Hafiz Mohammed Sayid, n'a jamais été inquiété. Il a récemment déclaré souhaiter " dérouler le drapeau vert de l'islam à Washington, à Tel-Aviv, à Delhi ". Laurent Gayer, chercheur au CNRS, a analysé des éléments sonores liés aux assaillants de Mumbai. Pour Le Vif/L'Express, il livre ses hypothèses sur leur milieu d'origine.
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Les autorités indiennes ont été promptes à mettre en cause une organisation djihadiste, le Lashkar-e-Tayyeba (Armée des purs), fondée en 1990 et basée à proximité de Lahore, dans le Pendjab pakistanais. En principe interdite, elle semble largement tolérée par Islamabad : son leader, Hafiz Mohammed Sayid, n'a jamais été inquiété. Il a récemment déclaré souhaiter " dérouler le drapeau vert de l'islam à Washington, à Tel-Aviv, à Delhi ". Laurent Gayer, chercheur au CNRS, a analysé des éléments sonores liés aux assaillants de Mumbai. Pour Le Vif/L'Express, il livre ses hypothèses sur leur milieu d'origine. Que sait-on des auteurs des attentats ? E Les autorités indiennes ont identifié au moins un assaillant comme étant un Pakistanais originaire de la région du Pendjab et militant d'un mouvement djihadiste, le Lashkar-e-Tayyeba. Par ailleurs, des journalistes de la télévision indienne ont interrogé deux combattants par téléphone pendant les attentats. Ces échanges ont frappé des amis indiens et pakistanais. Pour deux raisons : les tournures de langue employées et les revendications exprimées. Qu'avez-vous appris à l'écoute de ces enregistrements ? E D'abord, il semble bien que ces individus soient des Pendjabis pakistanais. L'un, évoquant la visite d'une délégation militaire israélienne au Cachemire, s'exprime ainsi : " Tumhara mama lagta hai ? " (Est-ce que c'est ton oncle [maternel] ?) Cette formule, comme plusieurs autres employées, est typique de la région du Pendjab pakistanais. Elle s'utilise beaucoup dans les querelles entre hommes. Il est clair, aussi, qu'il ne s'agit pas de Pachtouns [issus de l'ouest du Pakistan, et éventuellement liés, par conséquent, à la mouvance des talibans, NDLR]. Plusieurs indices linguistiques convergent, pour être précis, vers le sud du Pendjab pakistanais. Cette zone est l'un des principaux viviers de recrutement du Lashkar-e-Tayyeba et d'autres organisations islamistes radicales. En outre, les deux militants en question, interrogés à la télévision, semblent mal maîtriser le discours religieux. L'un d'eux, par exemple, parle du " style de vie musulman ". Un djihadiste formé dans une école coranique n'utiliserait jamais cette tournure. Manifestement, ils ont reçu une éducation laïque. Et leurs griefs sont avant tout politiques et diplomatiques : ils dénoncent l'" oppression " dont seraient victimes les musulmans indiens, ainsi que la coopération entre l'Inde et Israël en matière de défense et de lutte antiterroriste. Les images vidéo des assaillants révèlent des jeunes gens rasés de près, portant jeans et tee-shirts. Seraient-ils issus de la classe moyenne ? E Oui, ils sont éduqués et ont baigné, à écouter leur accent et leurs expressions, dans un milieu cosmopolite. Leur vocabulaire, en ourdou, évoque un mélange propre aux milieux qui brassent des individus issus d'horizons variés : armée, mouvements terroristes transnationaux, mais aussi grandes entreprises. L'un d'eux confie d'ailleurs avoir été représentant pour une compagnie pharmaceutique multinationale. Le Lashkar-e-Tayyeba n'a-t-il pas été interdit, sous la pression américaine, il y a six ans ? E Sa branche militaire l'a été, en effet. Mais son réseau éducatif et sa branche caritative sont intacts. Sous son nouveau nom, Jama'at ud-Da'waa (Organisation de l'appel), le groupe a pignon sur rue. Il a été le premier à venir en aide aux sinistrés des tremblements de terre survenus dans les régions pakistanaises du Cachemire et du Baloutchistan, respectivement en 2005 et en 2008. De fait, il semble conserver une capacité de financement importante. (1) Affecté au Curapp (Centre universitaire de recherches sur l'action publique et le politique) et chercheur associé au CEIAS (Centre d'études de l'Inde et de l'Asie du Sud), il a codirigé, avec Christophe Jaffrelot, Milices armées d'Asie du Sud. Privatisation de la violence et implication des Etats (Presses de Sciences po, 2008, 302 p.).Propos recueillis par Marc Epstein