Cela n'est peut-être qu'une mode, mais la contagion gagne. Le vignoble bordelais attrape la fièvre rouge. Alors qu'en 2010 seul un domaine viticole avait été acheté par un homme d'affaires chinois, pour deux en 2009 et un en 2008, le marché a pris le tournis, l'an dernier, avec une douzaine d'acquisitions. Et quatre transactions ont été conclues depuis le début de l'année. " L'évolution de la fiscalité sur les plus-values a fait s'accélérer un certain nombre d'opérations ", pondère un intermédiaire. Soit, mais la rumeur enfle : une quinzaine de dossiers seraient en cours de discussion, certains pilotés par un mystérieux acheteur qui négocierait simultanément, dans le Blayais, l'achat de cinq, voire de sept propriétés !
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Cela n'est peut-être qu'une mode, mais la contagion gagne. Le vignoble bordelais attrape la fièvre rouge. Alors qu'en 2010 seul un domaine viticole avait été acheté par un homme d'affaires chinois, pour deux en 2009 et un en 2008, le marché a pris le tournis, l'an dernier, avec une douzaine d'acquisitions. Et quatre transactions ont été conclues depuis le début de l'année. " L'évolution de la fiscalité sur les plus-values a fait s'accélérer un certain nombre d'opérations ", pondère un intermédiaire. Soit, mais la rumeur enfle : une quinzaine de dossiers seraient en cours de discussion, certains pilotés par un mystérieux acheteur qui négocierait simultanément, dans le Blayais, l'achat de cinq, voire de sept propriétés ! " Historiquement, notre filière vins s'est constituée par l'arrivée d'investisseurs étrangers, dans le vignoble comme dans le négoce, rappelle Georges Haushalter, président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB). Attirer des représentants de la puissance économique du XXIe siècle est plutôt motivant pour nous. " Viticulteur dans l'Entre-deux-Mers et président de cette appellation dont les superbes bâtiments séduisent les investisseurs chinois, Stéphane Defraine ne dit pas autre chose : " Je préfère qu'ils achètent chez nous plutôt qu'en Australie ou qu'en Argentine. Ils vont faire du vin français, pas du vin chinois, et comme ce sont de bons commerciaux, ce sera bon pour les bordeaux. " Quant à Patrick Bernard, président de la maison de négoce Millésima, il note que " ces investissements ne sont pas délocalisables et que les acheteurs arrivent avec des débouchés pour des appellations qui ne se vendent pas forcément bien ". Et puis, somme toute, à Bordeaux, il y a environ 8 000 domaines. Alors, quelques dizaines de propriétaires chinois, ce n'est pas vraiment une menace, plutôt une opportunité, entend-on en refrain. Voilà bien la surprise, quand le débat national français penche vers le protectionnisme, la vague chinoise ravit toute une région, du Médoc au Libournais. Pour le commerce (une bouteille exportée sur quatre part en Chine ou à Hongkong) comme pour le foncier : " Ils achètent au prix du marché, sans le perturber par des surenchères, explique Hervé Olivier, directeur de la Safer Aquitaine Atlantique. Aux yeux de ces investisseurs, la propriété idéale dispose d'une belle demeure entourée d'un vignoble dans un paysage flatteur. Cela tombe bien car, sur un marché bordelais en voie de concentration, beaucoup de ceux qui achètent des vignes en ce moment sont des viticulteurs en quête d'agrandissement, pas de bâtiments. "Dernière grande opération en date, annoncée mi-février, la vente de Grand-Mouëys, une belle propriété de 170 hectares dans l'Entre-deux-Mers. Le prix de la transaction ? Top secret. Au regard de la surface de vignes (près de 60 hectares bien exposés), du charme du château du XVIIIe siècle, de la qualité des équipements, l'ordre de grandeur est de quelques millions d'euros. L'acquéreur ? Jinshan Zhang, fondateur du Groupe Ningxiahong et important producteur d'alcool de gouqi (baie de goji), le favori des Chinois. Le vendeur, Michael Bömers, issu d'une famille de négociants de Brême, avait acquis le domaine en 1989. " Personne dans ma famille ne voulait prendre la suite, explique tranquillement le futur retraité de la vigne. Nous avons décidé de vendre il y a trois ans. " Depuis, les visiteurs allemands, américains et britanniques se sont succédé. La crise n'a bien sûr pas facilité la signature. " De tous, Jinshan Zhang a été le plus professionnel, le plus scrupuleux, raconte-t-il. Cela a pris du temps, un an, car nous avons reçu des experts de toutes les spécialités : vigne, vin, jardin, château, équipement, financeà "Outre l'argent, bien sûr, le temps est la force principale des investisseurs chinois. Pour trouver son château, Jinshan Zhang a effectué six séjours d'une semaine dans le vignoble bordelais, passant au crible une quarantaine de propriétés. " Une fois, dans le Médoc, nous avons visité quatre domaines en une journée ", raconte Li Lijuan, la dynamique représentante du propriétaire au château. Mais parallèlement aux négociations se mettait déjà en place la structure de valorisation du domaine autour du vin et de l'£notourisme pour la clientèle chinoise : des architectes se penchent sur l'agrandissement de la terrasse et sur les nouvelles chambres d'hôtes, des jardins à la française sont en élaboration, les nouvelles étiquettes se préparent sous le crayon d'un concepteur (dessinant aussi pour Louis Vuitton), et un responsable technique est " retenu " depuis plusieurs mois, venu de l'équipe du prestigieux cru de Pétrus. Quant au projet de golf de neuf trous, il avance ! " Dans cette vague d'achats, les plus importantes transactions restent à venir ", assure Jean-Luc Coupet. Le fondateur de Wine Bankers, qui fait figure de référence sur le marché des transactions viticoles, a tenu le rôle de conseil sur ce qui constitue la plus importante opération chinoise dans le vignoble : 10 millions d'euros pour le château de Viaud, versés par Cofco, le géant agroalimentaire public chinois. " Pour le moment, explique-t-il, la demande se concentre tant sur des propriétés de grandes superficies dans des appellations modestes, pour des montants de l'ordre de 2 à 5 millions d'euros, que sur de petites propriétés dans des vignobles plus porteurs d'image, comme Saint-Emilion ou Lalande-de-Pomerol. Mais quelques icônes vont forcément basculer dans les grands crus classés, quand la démonstration de la volonté des acheteurs de mener des stratégies de long terme sera faite aux familles encore dubitatives. " Le scénario semble déjà écrit. Dans le Médoc, quand vous demandez la route du village de Jau-Dignac-et-Loirac, l'explication commence par un soupir et se poursuit par un sourire : " C'est par là-bas ", en indiquant, plein ouest, la presqu'île du Verdon, à plus de 90 kilomètres de Bordeaux. " Après, c'est l'Amérique. " Les 22 hectares de Laulan-Ducos plantés de cabernet sauvignon et de merlot noir sont sa richesse. Ici, pas de château imposant. Une modeste habitation de plain-pied, un chai aux allures d'entrepôt. L'antithèse de ce qui est censé attirer l'investisseur chinois. Mais Richard Shen savait ce qu'il voulait : un domaine viticole, pas du foncier bâti. Ce propriétaire d'une chaîne de boutiques de joaillerie (300 magasins en Chine), pris de passion pour le vin, a le business ambitieux. Depuis son arrivée, début 2011, plus de 140 barriques neuves ont été acquises (à environ 600 euros l'unité). Prochaine étape : la refonte complète du cuvier. A Latour-Laguens, acquis par le Groupe Longhai en 2008, c'est chose faite depuis l'an dernier : l'ensemble du chai a été repris, avec pressoir pneumatique, système de climatisation fournissant du chaud comme du froid, cuves Inox de la société bordelaise Lejeune. Du haut de gamme. Dans le vignoble, des parcelles ont été replantées ; ailleurs, on a complété les " pieds manquants ". On peut chiffrer à 300 000 euros l'investissement dans cette propriété dont le prix d'achat avoisinerait 1,5 million d'euros. Voilà de quoi faire changer le regard sur le chinese buzz. Non sans malice, on notait ici que les noms des premières propriétés acquises les apparentaient à des grands crus, comme Haut-Brion (Haut-Brisson) ou Latour (La Tour Saint-Christophe, Latour-Laguens). Une attentive observatrice du vignoble souligne que le Château-Chenu-Lafitte n'était que le second vin du Château- Mille-Secousses. Il est vrai qu'en Chine tout ce qui s'appelle Lafite peut devenir objet de culte. Mais aujourd'hui, on n'ose même plus sourire d'une autre transaction qui a achoppé : l'escalier du château tournait dans le mauvais sensà Pas bon pour le feng shui. Fini le persiflage, on parle affaires, avec sérieux et respect. Les chiffres sont éloquents : la Chine est l'avenir de Bordeaux. Philippe Raoux le constate chaque jour. Afin de financer le développement de La Winery, un immense projet commercialo-touristico-culturel centré sur le vin qu'il pilote dans le Médoc, il a vendu l'an dernier le château de Viaud à Cofco, propriétaire de la première marque chinoise de vin, Great Wall. Au-delà de la transaction, il a noué des liens d'amitié avec les représentants de l'acquéreur et de ses partenaires commerciaux. Au point de voir exploser le chiffre d'affaires de sa maison de négoce avec la Chine : " L'an dernier, j'ai vendu pour 3 millions d'euros de vins en Chine, explique-t-il. Sur les deux premiers mois de 2012, nous en sommes à 5 millions. "De fait, en 2011, le marché chinois continental est devenu la première destination export des vins de Bordeaux, avec près de 436 000 hectolitres expédiés pour une addition de 334 millions d'euros, chiffres auxquels on peut ajouter ceux de Hongkong (100 000 hectolitres, 348 millions d'euros). " Le marché de la consommation de vin s'ouvrant, l'évolution logique est l'achat de propriétés, ne serait-ce que pour sécuriser l'approvisionnement, souligne Stéphane Toutoundji, £nologue conseil de plusieurs propriétés acquises par des Chinois. Surtout, le niveau qualitatif de la demande progresse très vite sur le marché intérieur chinois, et l'évidence est qu'ils veulent consommer de vrais vins de Bordeaux, dont Bordeaux a, bien sûr le contrôle. "En mai se tiendra ainsi la cinquième édition de Vinexpo à Hongkong, version chinoise du salon mondial du vin créé par Bordeaux. En juillet, ce sera une gigantesque fête populaire de la gastronomie et du vin à Dalian (Wine & Dine Festival), organisée par la CCI de Bordeaux avec le groupe Haichang, multipropriétaire dans le vignoble girondin. Plus de 100 000 visiteurs sont attendus. Ces manifestations sont " le fruit du travail réalisé depuis plus de dix ans en Chine, où nous avons développé des contacts avec les autorités et des partenaires privés, rapporte Pierre Goguet, président de la CCI. Le chinese desk, créé pour l'assistance à la prise en compte des lois et règlements nationaux, est ainsi intervenu sur une dizaine de transactions. "Pour la ville comme pour la région, l'heure est désormais aux vendanges. L'aéroport Bordeaux-Mérignac, calibré pour les A380 géants, espère une ligne intercontinentale, véritable autoroute à touristes au long cours, et la chaîne hôtelière Mandarin International étudie l'opportunité d'implanter un palace type cinq-étoiles sur les rives de la Garonne. Bordeaux poursuit ses rêves de nuits de Chine. PAR CHRISTIAN DAVID. REPORTAGE PHOTOS : JÉRÔME CHATIN8 000, c'est le nombre des domaines viticoles du Bordelais. Les investisseurs chinois en possèdent 24 à ce jour La Chine est l'avenir de Bordeaux