C'est l'un des bienfaits collatéraux de la crise : l'Europe se dotera dans les prochains mois d'une agence de notation propre, mise sur les rails par le cabinet allemand de conseil en stratégie Roland Berger. Cette ERA (European rating agency) prendra place, sur le marché de la cotation, aux côtés des trois monuments américains que sont Standard & Poor's, Fitch et Moody's.
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C'est l'un des bienfaits collatéraux de la crise : l'Europe se dotera dans les prochains mois d'une agence de notation propre, mise sur les rails par le cabinet allemand de conseil en stratégie Roland Berger. Cette ERA (European rating agency) prendra place, sur le marché de la cotation, aux côtés des trois monuments américains que sont Standard & Poor's, Fitch et Moody's. Ces agences ont pour mission d'établir, par le biais d'une note, le bulletin de santé d'Etats, de produits financiers ou de secteurs économiques. Pour l'investisseur intéressé, cette note sert d'indication sur le risque qu'il encourt. Ces trois grandes agences ont toutefois été fort critiquées, et le restent encore, pour n'avoir pas vu poindre la crise des subprimes, en 2008, pour avoir, par des notations négatives, fragilisé davantage certains acteurs déjà mal en point et... pour être payées par les émetteurs des titres qu'elles notent. L'ERA n'ambitionne pas de bousculer ces bastions, mais de venir en appoint sur un marché qui manque singulièrement de concurrence. Le point en 12 questions, avec Bruno Colmant, consultant chez Roland Berger. De qui est venue l'initiative de cette agence européenne ? De l'Allemagne. En juillet 2011, lors du premier plan de sauvetage de la Grèce, le parlement allemand a exigé la création d'une telle agence, dont le champ d'action se limite à l'Europe. Le projet est aujourd'hui supporté par tous les pays européens, par le commissaire européen aux Services financiers, Michel Barnier, et par le parlement européen. A quoi servira cette agence européenne ? Elle fonctionnera comme les autres, à la réserve près qu'elle ne sera pas commerciale. Les grandes banques qui souscriront à son capital feront appel à elle pour leur propre évaluation et pour celle de leurs entreprises clientes. Ce qui devrait déboucher sur d'intéressantes économies d'échelle pour ces banques, qui ne devront pas monopoliser leurs propres experts sur ces missions. En Belgique, Febelfin, la fédération du secteur bancaire et financier, a déjà souscrit au projet. En quoi l'ERA se distinguera-t-elle de ses trois grandes s£urs ? " L'agence, indépendante, permettra une objectivation du risque de crédit, assure Bruno Colmant, partenaire du bureau Roland Berger. Contrairement aux trois grandes institutions de ce secteur, elle n'assurera aucun service complémentaire auprès de ses clients. Standard & Poor's, Fitch et Moody's conseillent leurs clients, par exemple, pour qu'ils obtiennent une notation supérieure à l'avenir... L'ERA entend éviter ce type de conflit d'intérêt. Les procédures d'évaluation se veulent aussi plus transparentes. "Comment l'ERA sera-t-elle financée ? Son capital, de 300 millions d'euros à terme, sera alimenté par de grandes institutions bancaires, dont les noms ne peuvent encore être communiqués. Les Bourses elles-mêmes, comme Euronext ou la Deutsche Börse pourraient également être de l'aventure, ainsi que d'importantes mutuelles. " Il s'agit d'un actionnariat professionnel, qui a besoin de notations pour faire correctement son travail, insiste Bruno Colmant. Un particulier ne pourrait pas devenir actionnaire. " Quant aux frais de fonctionnement de l'agence européenne, ils devraient être couverts par les bénéfices enregistrés sur ce capital judicieusement placé. Il n'y aura pas d'argent public investi dans ce projet. Y a-t-il eu ou y a-t-il encore d'autres initiatives similaires, en Europe ? Oui. Un projet porté par l'assureur-crédit Coface, filiale de Natixis, en 2009, n'a pas abouti. Et en Allemagne, la fondation Bertelsmann entend toujours lancer une agence à but non lucratif, financée par des aides publiques et privées, qui ne s'attacherait qu'à noter des Etats. Comment assurer le succès de cette agence-ci ? " Il faut que beaucoup d'entreprises fassent d'emblée appel à elle, afin d'assurer rapidement sa notoriété et sa crédibilité, avance Bruno Colmant. Une agence de notation, ça passe ou ça casse, très vite. "Quels seront les effectifs de l'ERA ? Une trentaine de personnes, recrutées essentiellement dans les milieux académiques. C'est Markus Krall, partenaire chez Roland Berger, qui en prendra la direction, après avoir quitté son poste actuel, afin d'éviter tout conflit d'intérêt. Quand l'ERA lancera-t-elle ses activités ? En 2012 en tout cas. Les premières notations devraient tomber l'an prochain. Le siège pourrait être installé à Amsterdam, où est également basé le siège d'Euronext, mais ce n'est pas encore acquis. L'agence devrait prendre le statut de SARL (société à responsabilité limitée) détenue par une fondation privée à but non lucratif. Quand la première évaluation de l'agence européenne est-elle prévue ? " Disons que nous avons douze mois pour réussir, juge Bruno Colmant. Je suis confiant : l'Europe est dans un tel désarroi monétaire que disposer d'une agence de notation européenne objective sera un vrai plus. "Quelle est la part de marché visée ? Avec une part de 20 à 25 %, le pari est tenable. Actuellement, les trois grandes agences mondiales, qui occupent, chacune, plus de 1 000 analystes, monopolisent ensemble quelque 90 % du marché. Que coûte une mission de notation ? De 30 000 à 40 000 euros, selon Bruno Colmant. Y a-t-il un risque que les agences de notation délivrent des cotations différentes ? Oui. Mais cela garantit la concurrence entre elles. " Les trois grandes ont intérêt à ce que l'agence européenne fonctionne, que celle-ci conforte ou non leurs évaluations. Car elles souffrent de l'ostracisme permanent dont elles sont victimes ", estime Bruno Colmant. LAURENCE VAN RUYMBEKE