ghislain cotton
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ghislain cottonQuand il écrit ce premier roman, Sándor Márai, né en 1900, n'a que 28 ans. C'est plus tard, à partir des années 1930, que l'écrivain hongrois devient un des auteurs les plus cotés au sein de la bourgeoisie dont il émane lui-même. Et dont sa plume analyse amplement les comportements et les rapports à la tradition. Avec, en 1934, un livre précisément intitulé Confessions d'un bourgeois, considéré comme le plus important de son £uvre romanesque. Márai sera aussi un des grands porte-voix de l'antifascisme et de la condamnation de l'hitlérisme. En 1948, il s'exilera de Hongrie pour s'établir à Berlin et à Paris avant la Californie où, tombé dans l'oubli depuis de nombreuses années, il se suicide en 1989. On pourrait croire que, dans Le Premier Amour, un écrivain en deçà de la trentaine évoquerait les émois d'une passion marquée par le romantisme de la jeunesse. Il n'en est rien. Le personnage de ce récit conçu comme un journal est un vieux garçon de plus de 50 ans, morose, maniaque et féru de principes, qui vit avec sa gouvernante et enseigne le latin dans un lycée de Z. Au départ du livre, il se trouve dans une station thermale pour y passer, sans beaucoup d'enthousiasme, ses premières vacances depuis vingt-huit ans. Seul fait marquant : sa rencontre avec un jeune homme maladroit, malade et désargenté à qui, pour la première fois de sa vie, il s'ouvre sur lui-même et sur sa solitude, dont deux choses, selon ce compagnon de hasard, pourraient le sortir : Dieu ou l'amour. Or il doit bien constater que ni l'un ni l'autre ne sont au rendez-vous de ses aspirations. De retour au lycée, où l'on instaure la mixité, il va peu à peu s'éprendre d'une élève tout en la dénigrant mentalement pour mieux s'aveugler sur ses propres sentiments. Et tout en poussant la perversité jusqu'à persécuter lourdement un élève jugé trop proche de la jeune fille en question. Pour, in fine, sombrer dans un délire de possessivité fétichiste - via une photographie - et de furie haineuse et (peut-être ?) meurtrière vis-à-vis du garçon. Au fil de cette lente descente aux enfers déclinée jour après jour par le narrateur avec la froide minutie d'un esprit professoral prétendant à l'équilibre et à l'objectivité, Márai brosse aussi le décor de cette époque du début de siècle où le puritanisme ne répugne pas à l'hypocrisie. Et aborde surtout un des thèmes majeurs qui va imprégner toute son £uvre, avant de le conduire au désespoir : celui de l'infinie solitude des êtres. Le Premier Amour, par Sándor Márai. Traduit du hongrois par Catherine Fay. Albin Michel, 308 p.