Les éditions Gallimard ont publié directement en Folio, favorisant une acquisition que l'on espère très large, un ouvrage à plusieurs mains dont l'objectif est "d'offrir pour la première fois un ample panorama de la présence des femmes en littérature, du Moyen Age au xxie siècle, en France et dans les pays francophones". On y trouve des figures éminentes - dont Christine de Pisan, à qui est consacré un passionnant chapitre - et d'autres qui, effacées voire moquées, se retrouvent enfin choyées. Au-delà du déroulé des époques, des noms, des oeuvres, bref d'un effet d'abondance et de...

Les éditions Gallimard ont publié directement en Folio, favorisant une acquisition que l'on espère très large, un ouvrage à plusieurs mains dont l'objectif est "d'offrir pour la première fois un ample panorama de la présence des femmes en littérature, du Moyen Age au xxie siècle, en France et dans les pays francophones". On y trouve des figures éminentes - dont Christine de Pisan, à qui est consacré un passionnant chapitre - et d'autres qui, effacées voire moquées, se retrouvent enfin choyées. Au-delà du déroulé des époques, des noms, des oeuvres, bref d'un effet d'abondance et de révélation, ce qui subsiste après lecture est un mélange d'effroi et de colère: pourquoi tout ce temps perdu et pourquoi tant de haine? Les obstacles sont masculins à l'évidence, si l'on considère l'attitude des clercs, des lettrés, des maris. Mais cet abus de pouvoir pénalise aussi les étrangers, les colonisés et autres dominés. Des universités françaises seront exclus les Juifs jusqu'à la Révolution et les femmes jusqu'à la fin du xixe siècle. La chasse aux sorcières, qui a fait disparaître quelque cent mille victimes légalement torturées et exécutées, produit des caricatures en mode nez crochus et sabbats. Mais il y a surtout des lois et usages établis contre les femmes. La loi salique qui perpétue le gouvernement par les hommes, la dégradation du statut juridique des femmes, la minoration de leurs travaux et salaires, leur éviction des lieux du savoir, leur dépendance organisée et codifiée. A quoi s'ajoute le devoir de prendre soin de la maisonnée. Moins de temps, donc, pour créer. Et l'usage par conséquent de formes brèves qui n'attirent le plus souvent qu'indifférence condescendante alors qu'elles proposent des modèles d'émancipation susceptibles, sinon de changer la face du monde, du moins d'en bousculer les routines genrées. En érigeant la littérature en miroir des angles aveugles d'une société et de ses dispositifs d'exclusion, l'ouvrage agit comme révélateur de la résilience et du talent des femmes. Aujourd'hui, malgré la prédominance des écrivains mâles dans les anthologies, les manuels et les travaux universitaires de langue française, le nombre de celles qui publient s'accroît. Il est cependant une catégorie toujours et doublement invisibilisée: les femmes francophones auxquelles est consacrée une section aussi brève (un quarantième du total) que percutante, par l'américaine Alison Rice. Les chapitres exemplatifs traitant successivement du Québec, de la Guadeloupe " et autres lieux dynamiques", et des " voix de l'immigration en France" esquissent la vitalité de ces littératures excentrées et l'ostracisme de Paris. Visiblement, la dissidence continue à faire mauvais genre, les auteures de l'ouvrage signalant que les livres les plus promus, restent ceux qui se conforment aux codes traditionnels du roman métropolitain- masculin. Après des siècles d'exclusion, le xxie ne pourrait-il mieux faire?