Vous utilisez un terme fort - la démocratie judiciaire - pour décrire notre régime politique...

> Christian Panier : La France a fait sa révolution, en 1789, pour mettre fin au pouvoir disproportionné des juges des parlements d'Ancien régime qui s'était substitué à celui de la monarchie en pleine déliquescence. En Belgique, c'est l'inverse. La Constitution de 1831 crée un pouvoir tiers, la justice, parce que, sous l'occupation hollandaise, le pouvoir exécutif avait commis des excès. L'article 107 de la Constitution prévoit déjà qu'au cas par cas, les tribunaux p...

> Christian Panier : La France a fait sa révolution, en 1789, pour mettre fin au pouvoir disproportionné des juges des parlements d'Ancien régime qui s'était substitué à celui de la monarchie en pleine déliquescence. En Belgique, c'est l'inverse. La Constitution de 1831 crée un pouvoir tiers, la justice, parce que, sous l'occupation hollandaise, le pouvoir exécutif avait commis des excès. L'article 107 de la Constitution prévoit déjà qu'au cas par cas, les tribunaux peuvent juger les actes de l'exécutif. Cette séparation des pouvoirs n'inclut aucune méfiance, puisque c'est la même caste qui dirige la Belgique. En 1920, première tension : la Cour de cassation bloque une tentative du pouvoir politique de se mettre lui-même sous le contrôle d'une filière judiciaire distincte de celle du commun des mortels. Mais, en 1948, c'est la création du Conseil d'Etat, qui peut casser des actes illégaux et, au milieu des années 1980, la naissance de la Cour d'arbitrage, devenue Cour constitutionnelle, qui a le pouvoir de mettre une loi au bac. > Mais c'est lui-même qui l'a voulu ! Face au pouvoir exécutif qui se confond avec le pouvoir législatif - 95 % des textes de loi émanent du gouvernement -, il ne reste que le pouvoir judiciaire. Pas étonnant que des frottements se produisent à leurs frontières : c'est ce que j'appelle la " tectonique des pouvoirs ". Quant à la regrettable judiciarisation de la société, elle est due à des lois floues, à contenu variable, que les juges doivent interpréter, ce qui leur confère un pouvoir disproportionné. > Le pouvoir économique et le pouvoir médiatique sont des pouvoirs innomés. Mais ce n'est plus du droit, c'est de la sociologie. > Face à une affaire qui dépassait l'entendement du commun des mortels, ils devaient assumer, en effet, une lourde responsabilité. Il faut se figurer la disproportion des forces en présence : des petits juges face à des avocats d'affaires débordant de morgue et d'argent... La faiblesse constitutive des magistrats tranche avec leur force symbolique et constitutionnelle. > Le politique s'est affolé et a communiqué cet affolement aux magistrats. Je lie cet épisode à l'évolution de notre société, où l'on perd le sens des limites et du rôle de chacun. Soixante ans de prospérité ont abaissé notre résistance à la frustration. Le sens de la solidarité et, donc, du collectif a fait place au chacun pour soi. Une société qui ne " tient " plus que par un ensemble de décisions de justice est une société finissante. Entretien : M.-C.R.