C'est à un véritable examen de conscience que se livre le musée du quai Branly - Jacques Chirac à la faveur de Peintures des lointains, une exposition courageuse qui lève le voile sur un corpus d'oeuvres trop longtemps enfouies. Oh, oh, odeur de soufre ? Pas faux : cet ensemble imposant, dont certaines productions remontent à la fin du xviiie siècle, s'est vu placarder sur le dos la fâcheuse étiquette " art colonial ". Ce n'est pas pour rien que, habituellement, et comme l'affirme Sarah Ligner, commissaire de l'événement, " seuls neufs tableaux de cette collection sont exposés de façon permanente au sein du parcours muséographique ".
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C'est à un véritable examen de conscience que se livre le musée du quai Branly - Jacques Chirac à la faveur de Peintures des lointains, une exposition courageuse qui lève le voile sur un corpus d'oeuvres trop longtemps enfouies. Oh, oh, odeur de soufre ? Pas faux : cet ensemble imposant, dont certaines productions remontent à la fin du xviiie siècle, s'est vu placarder sur le dos la fâcheuse étiquette " art colonial ". Ce n'est pas pour rien que, habituellement, et comme l'affirme Sarah Ligner, commissaire de l'événement, " seuls neufs tableaux de cette collection sont exposés de façon permanente au sein du parcours muséographique ". Même s'il ne fait aucun doute qu'il aurait été plus confortable de laisser dormir ce vaste fonds (comportant dans sa totalité plus de 500 peintures et 7 000 pièces d'art graphique), il était grand temps d'en regarder ne serait-ce qu'une partie dans le blanc des yeux. Car, si l'on en croit la curatrice : " Cette exposition nous apprend davantage de choses sur nous, les Occidentaux, que sur les prétendus "autres". C'est une invitation à porter un regard délesté de tout a priori sur ces peintures dites "coloniales"" qui, au-delà de leur dimension historiographique, revêtent une indéniable qualité esthétique. " De fait, le musée n'a pas ménagé ses efforts pour rendre son lustre aux pièces présentées à travers une conséquente campagne de restauration de 200 pièces (dont 103 peintures), orchestrée entre juillet et décembre 2017, par pas moins de 17 restaurateurs. Celle-ci était plus que nécessaire dans la mesure où ces oeuvres possèdent derrière elles une histoire chahutée. L'histoire en question remonte à 1931, année de l'Exposition coloniale internationale de Paris. Cet événement censé montrer la puissance civilisatrice de l'Etat français engendre dans la foulée la construction du musée permanent des Colonies de la Porte dorée. Entre 1931 et 1960, celui-ci change plusieurs fois d'intitulé, signe d'un certain malaise pas seulement lexical (l'intention étant de pudiquement gommer le passé colonial), tout en gardant une même mission, à savoir " promouvoir la France d'outre-mer ", cette " plus grande France " glorieuse. Début des années 1960, les différents peuples " accèdent à l'indépendance ", selon l'expression consacrée. Ce mouvement de libération-décolonisation mènera à la relégation des " peintures des lointains " dans les oubliettes de l'histoire de l'art française. Ce sera le point de départ d'une occultation de près de soixante ans. En 2003, les collections de ce qui est entre-temps devenu le " Musée national des arts d'Afrique et d'Océanie " quittent les lieux pour rejoindre celles du musée du quai Branly, inauguré en juin 2006 par Jacques Chirac. Il faudra attendre douze années avant que 220 oeuvres (tableaux, dessins, gravures) de ce fonds unique ne retrouvent aujourd'hui la lumière. Sujet délicat oblige, Peintures des lointains est traversé par un exotisme retors. Comment pourrait-il en être autrement d'une production artistique dont la majeure partie a été acquise et commandée à l'occasion de l'Exposition coloniale de 1931, " celle-là même qui vantait les mérites de la civilisation en montrant des humains en cage ", comme le rappelle Stéphane Martin, président du musée du quai Branly ? A l'instar de deux grandes huiles sur toile de Géo Michel (1885-1985, de son vrai nom Michel Georges Dreyfus) accrochées dans le hall du musée qui donnent à voir les apports des colonies de manière quasi allégorique, l'exotisme enfouit le réel sous le fantasme. Sur fond de décor édénique de près de trois mètres sur trois, des personnages indolents en habits traditionnels dénichent imperturbablement noix de coco, bois de rose, ananas, tabac ou sucre. Nulle sueur, nulle contrainte : c'est l'offrande-hommage du dominé au dominant. Dans de nombreux tableaux, la caricature exotique invite au rêve et à l'évasion. Des peintres de la Marine, comme Charles Fouqueray (1869-1956), Léon Cauvy (1874-1933) ou Paul Joubert (1863-1942) cèdent à la " couleur locale ", cette " séduction des lointains " guidée par une palette pittoresque. La peinture complique ici le réel : elle le déforme, ce que ne manque pas de préciser l'appareil critique qui encadre l'exposition. D'autres opus relaient cet exotisme au second plan par leur qualité esthétique. C'est le cas des somptueux laques de Jean Dunand (1877-1942), dont le nom est lié à plusieurs interventions sur de luxueux paquebots des années 1930, à côté desquels il ne faudrait pas passer. Son Tigre à l'affût doit être regardé comme un chef-d'oeuvre Art déco. Dunand ayant appris cette technique de la laque originaire d'Extrême-Orient auprès de l'un de ses maîtres japonais, Seizo Sugawara, il n'est pas interdit de penser que cette déterritorialisation doublée d'une transmission en atténue les contours impérialistes. Mais sans doute la plus grande surprise de l'exposition provient-elle d'une série d'" images de l'autre " totalement inattendues. Le modèle colon-colonisé s'efface ici au profit de représentations marquées par une rencontre vraie. Le tout pour un passage du stéréotype à une individualité témoignant d'une observation approfondie. En 1930, Fernand Lantoine signe une femme peule aussi bouleversante que pourrait l'être une élégante sous le pinceau d'un Van Dongen. En 1936, Paul Mascart immortalise la noblesse songeuse d'un habitant de Nouvelle-Calédonie. Quatre ans plus tard, Lucien Lévy-Dhurmer peint un Etudiant marocain vibrant d'humanité. Le doute n'est pas permis : loin des idéologies douteuses affirmant une hiérarchie parmi les êtres humains, certains artistes des antipodes ont mis le doigt sur l'universalité de l'individu telle que la formulera Sartre quelques décennies plus tard : " [...] un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui. "