"Tout est possible avec un saint-père aussi imprévisible ", murmure-t-on dans les hautes sphères du Vatican. Tout, y compris un grand dépoussiérage de cette institution millénaire qu'est l'Eglise catholique ? Neuf mois après l'accession du jésuite argentin au trône de saint Pierre, la dynamique bergoglienne impressionne, mais suscite encore bien des interrogations. De toute évidence, François veut faire bouger les lignes, tout en restant fidèle à une certaine orthodoxie.
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"Tout est possible avec un saint-père aussi imprévisible ", murmure-t-on dans les hautes sphères du Vatican. Tout, y compris un grand dépoussiérage de cette institution millénaire qu'est l'Eglise catholique ? Neuf mois après l'accession du jésuite argentin au trône de saint Pierre, la dynamique bergoglienne impressionne, mais suscite encore bien des interrogations. De toute évidence, François veut faire bouger les lignes, tout en restant fidèle à une certaine orthodoxie. Nul doute qu'avec son sourire chaleureux, son verbe habile et son message percutant, l'homme qui a succédé, en mars dernier, à Benoît XVI, le pape-théologien démissionnaire, a conquis, en un temps éclair, un public qui dépasse largement celui de ses ouailles. " Il est rare qu'un nouvel acteur de la scène mondiale suscite autant d'attention si rapidement, parmi les jeunes et les plus âgés, les croyants et les sceptiques ", constate Nancy Gibbs, directrice de la rédaction de Time, pour justifier le choix, par le magazine américain, de François comme " personnalité de l'année ". Le précédent lauréat, le protestant Barack Obama, s'est lui-même déclaré, début octobre, très impressionné par le nouveau souverain pontife. " Un homme d'une telle humilité, d'une telle empathie vit les enseignements du Christ ", estime le président américain, pour qui " ce sentiment d'amour et d'union se manifeste non seulement dans ce qu'il dit, mais aussi dans ce qu'il fait ". Concilier la parole et les actes, c'est ce que beaucoup attendent du pape Bergoglio, comme l'appellent les Italiens. Car François, c'est avant tout une rupture de style, de ton et d'approche. Aucun chef de l'Eglise catholique, à peine élu, ne s'est autant exprimé, pas même le très médiatique Jean-Paul II. Les maximes et traits d'humour du pape font mouche. Il téléphone régulièrement à ceux qui font l'opinion, ou aux simples citoyens qui lui ont écrit pour lui raconter leurs misères. Son compte Twitter (@pontifex) a dépassé les 10 millions de " followers " fin octobre, supplantant celui du dalaï-lama, longtemps le chef spirituel le plus suivi au monde. Bavard, mais subtil et déterminé, l'ancien archevêque de Buenos Aires. En fin politique, il a pris la mesure, dans son décryptage du déclin du catholicisme, du fait que le discours moral de l'Eglise était devenu, pour beaucoup, un repoussoir. Fort de son expérience du terrain, il s'écarte de la voie tracée sous les pontificats de ses prédécesseurs qui incarnaient, aux yeux de l'opinion, l'ordre moral. Le " resserrage de boulons ", la condamnation du " relativisme moral " contemporain, ou la dénonciation de la " culture de mort " (l'euthanasie, l'avortement) passent au second plan, au grand dam des milieux conservateurs de l'Eglise, aujourd'hui déstabilisés. Père-curé plus que pape, François, qui a renoncé à vivre dans le palais apostolique, stigmatise les " séductions de la mondanité ". Il préconise une Eglise joyeuse - il se moque des prêtres et religieuses qui affichent des " têtes de piments au vinaigre " -, décentralisée - les évêques locaux auraient plus de poids -, et aux portes grandes ouvertes. Ainsi, il appelle les responsables de paroisses à être plus accueillants à l'égard des divorcés. Il souhaite aussi que la femme ait une place plus importante au sein de l'Eglise. Même si, précise- t-il, le sacerdoce restera réservé aux hommes, conformément au " non " définitif à l'ordination des femmes prononcé par Jean-Paul II. Ceux qui espèrent voir bientôt des femmes à la tête de services du Saint-Siège devront patienter : pour François, il convient, avant toute avancée de ce genre, d'élaborer " une théologie de la femme ". Manoeuvre dilatoire ? Ou, plutôt, la peur d'un schisme ? La préférence fondamentale de François pour les exclus est, sans conteste, sa marque personnelle. Il voit l'Eglise comme " un hôpital de campagne après la bataille ". Il la veut tournée vers les " périphéries existentielles ", " là où réside la douleur, l'injustice, l'ignorance ". Lui-même n'hésite pas à montrer l'exemple, ont révélé plusieurs sources vaticanes : habillé comme n'importe quel prêtre, il sort parfois la nuit de ses appartements pour rencontrer les sans-abri. En juillet, sur l'île de Lampedusa, où échouent les immigrés africains, l'évêque de Rome - il préfère ce titre à celui de successeur de Pierre - a dénoncé la " mondialisation de l'indifférence ". Dans Evangelii Gaudium (La joie de l'Evangile), sa première " exhortation apostolique ", publiée fin novembre, il se livre à une dénonciation féroce de l'inhumanité du système capitaliste et du règne absolu de la finance. Sans prôner la révolution ni se référer au marxisme, le pape argentin s'en prend à la dictature d'un marché, qui crée une " culture du déchet ". Ces mots forts ont agacé les milieux ultralibéraux. Des deux côtés de l'Atlantique, des sites et des commentateurs invoquant les vertus du marché et du profit ont taxé François de " pape socialiste ", ou ont mis en cause sa compétence économique. Pourtant, les flèches du Sud-Américain, dont la famille italienne a été ruinée par la crise de 1929 et qui a vu les ravages du libéralisme dans les rues de Buenos Aires, reflètent la tradition de la doctrine sociale de l'Eglise. Il y a plus de cent ans, l'encyclique sociale Rerum Novarum avait, elle aussi, fait scandale. La priorité des priorités reste toutefois la réforme très attendue de la curie romaine. Les cardinaux, lors du conclave, n'ont-ils pas voté pour Jorge Mario Bergoglio parce qu'ils le pensent capable de relever le défi ? Il a déjà commencé à faire le ménage dans l'appareil du Vatican. Le numéro 2 du Saint-Siège a été remplacé, les incompétents ont été placardisés et une commission spéciale a été chargée de passer en revue les activités de la banque du Vatican, soupçonnée d'avoir recyclé de l'argent sale. En outre, un groupe de travail de huit cardinaux venus du monde entier - rebaptisé " G8 " par la presse - a été chargé de réformer la constitution qui régit la curie. En jésuite bon teint, François consulte beaucoup, mais décide seul. Fort de sa popularité, il instaure un climat propice à un aggiornamento. Sans prendre le risque de casser la baraque. OLIVIER ROGEAUFrançois a déjà commencé à faire le ménage au Vatican