Art non européen ? Art non occidental ? Premier ? Tribal ? Comment nommer l'art des tribus lointaines ? La terminologie, en ce domaine, est à ce point sensible - elle risque de faire passer les peuples qui ont produit ces masques, figurines, armes, bijoux, mobiliers comme " primitifs ", voire " sauvages " -, elle induit des résonancestellement péjoratives que même le plus grand musée du monde consacré à l'exposition d'£uvres ethnologiques des civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et d'Amériques a préféré s'appeler, lors de son ouverture à Paris, il y a trois ans, " musée du quai Branly ", tout simplement... Excepté les Américains, qui s'embarrassent peu de ce complexe (ils organisant régulièrement des tribal shows à New York ou à San Francisco), les commissaires des salons internationaux où s'échangent les plus belles pièces anciennes en provenance des ethnies minoritaires ont, en général, opté pour des appellations politiquement correctes (tel le " Parcours des mondes ", à Paris) ou condensées en anagrammes. C'est le cas de la Brussels Non European Art Fair, mieux connue sous le nom de Bruneaf (1). Inauguré il y a vingt-cinq ans, ce rendez-vous arrivé à maturité conserve encore toutefois sa " particularité organisationnelle " d'origine : les 50 marchands d'art premier rassemblés à cette occasion à Bruxelles (parmi lesquels les plus célèbres d'Europe ...

Art non européen ? Art non occidental ? Premier ? Tribal ? Comment nommer l'art des tribus lointaines ? La terminologie, en ce domaine, est à ce point sensible - elle risque de faire passer les peuples qui ont produit ces masques, figurines, armes, bijoux, mobiliers comme " primitifs ", voire " sauvages " -, elle induit des résonancestellement péjoratives que même le plus grand musée du monde consacré à l'exposition d'£uvres ethnologiques des civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et d'Amériques a préféré s'appeler, lors de son ouverture à Paris, il y a trois ans, " musée du quai Branly ", tout simplement... Excepté les Américains, qui s'embarrassent peu de ce complexe (ils organisant régulièrement des tribal shows à New York ou à San Francisco), les commissaires des salons internationaux où s'échangent les plus belles pièces anciennes en provenance des ethnies minoritaires ont, en général, opté pour des appellations politiquement correctes (tel le " Parcours des mondes ", à Paris) ou condensées en anagrammes. C'est le cas de la Brussels Non European Art Fair, mieux connue sous le nom de Bruneaf (1). Inauguré il y a vingt-cinq ans, ce rendez-vous arrivé à maturité conserve encore toutefois sa " particularité organisationnelle " d'origine : les 50 marchands d'art premier rassemblés à cette occasion à Bruxelles (parmi lesquels les plus célèbres d'Europe et des Etats-Unis) n'occupent pas un lieu fermé, mais un nombre quasi équivalent de galeries, toutes éparpillées autour du Sablon : les Belges dans leurs boutiques, et les autres (les étrangers), invités, le temps de la Foire, chez des antiquaires du quartier... " De sorte que les collectionneurs, ici, ne passent jamais d'un stand à l'autre, mais déambulent autour d'une des plus belles places du pays. Cela prend plus de temps, certes, mais ça déstresse aussi ", assure Patrick Mestdagh, président de la Bruneaf. Et ce " shopping " apporte quelquefois des surprises : " Comme tous les objets ne figurent pas au catalogue, le plaisir palpitant de chasser, de chiner, reste intact. " On est pourtant loin de la brocante. Venus des quatre coins de la planète (avec, chaque année, un gros contingent de fervents amateurs... danois), les clients habituels de la Bruneaf sont souvent des acheteurs (re)connus, qui " ciblent " à la fois marchands préférés et pièces convoitées - dont les plus belles dépassent allègrement la barre des 100 000 euros. Il faut sans doute avoir les reins solides, de nos jours, pour se constituer une collection de fétiches bakongo (Congo) ou de statues fang (Gabon), devenues rares. Mais libre à ceux " qui ont moins de moyens de se rabattre sur des objets usuels, dits ethnographiques, poursuit Mestdagh. Boucliers, colliers, tabourets, appuie-nuque, bols, cuillères... Il est possible de trouver des pièces dont le prix démarre à 150 euros ". Traditionnellement cantonnés à leurs régions de prédilection (l'amateur d'art eskimo se mêle rarement d'art philippin ou indonésien, et inversement), les acheteurs ont souvent en commun un goût marqué pour l'art contemporain : comme s'ils passaient " naturellement " d'un tableau de Picasso aux statues senoufo (Burkina, Mali, Côte d'Ivoire). Reste le gros souci de la provenance... Car qu'est-ce qui fait exactement la valeur de l'art premier ? " Au sein de notre corporation, nous garantissons l'authenticité d'une pièce lorsqu'il apparaît clairement qu'elle a été fabriquée par des autochtones pour être utilisée par eux. " Des signes qui ne trompent pas, tels le style d'une tribu, le bois, la patine, l'état de conservation de l'objet (sa dégradation par des insectes ou le climat), signent son origine. Beaucoup de ces £uvres, rapportées en Europe à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, sont passées par de nombreuses mains, et leur parcours en salles de vente leur a conféré une sorte de " pedigree rassurant ". Mais d'autres éléments viennent compliquer la donne, pour les experts comme les acquéreurs, qui sont " difficiles à expliquer au grand public ", confie Patrick Mestdagh. Ainsi, une pièce certifiée de 1920 peut aussi bien appartenir à de l'art authentique qu'à de l'art dit " colonial " ou " touristique " : " A cette époque, les autochtones découvrent que leurs objets plaisent aux Occidentaux, et qu'ils peuvent les échanger contre du fer ou des clous, par exemple. Une nouvelle production s'installe alors, qui ressemble à l'authentique, mais qui ne porte pas les traces de l'usage de l'objet. " Plus tard, vers 1940, apparaîtra une production encore plus industrielle, taxée, celle-là, d'" art d'aéroport "... Les pièces les plus recherchées seraient donc celles qui remontent à une période antérieure à la présence de l'homme blanc. " Pour l'art océanien, nous retenons la notion de "pré-contact". Au xve siècle, les autochtones n'ont pas accès à l'outillage métallique, et se contentent de poncer leurs pièces à la pierre, au sable, au coquillage, explique Patrick Mestdagh. La technique est donc très indicative, dans ce cas. " Mais tout cela varie fort selon les zones géographiques. En Polynésie, la création propre disparaît irrémédiablement au moment de l'arrivée des missionnaires et des explorateurs, au xviiie siècle - on n'y trouve désormais plus rien. En Mélanésie, la pratique du culte se poursuit encore de nos jours, au moyen d'objets toujours fabriqués par les artisans locaux. En Afrique de l'Est, très peu visitée ces vingt dernières années, il est encore possible de faire des découvertes intéressantes sur le terrain... " Avec notre passé colonial, ce sont les objets du Congo qui restent le mieux représentés à Bruxelles ", poursuit le président de la Bruneaf. La moitié des pièces relèvent de l'art africain. Aux 20 % d'art océanien s'ajoutent quantité de productions plus discrètes, issues tantôt d'Afrique de l'Ouest et du Sud, tantôt de l'art amérindien ou précolombien. " Nous voulons offrir aux visiteurs un éventail d'origines le plus large possible. Et aussi éduquer, pas nous arrêter à la simple envie de vendre. " Une exposition sur les masques mythiques congolais a donc été mise en place, en marge de la Foire, chez Pierre Bergé et Associés (2). Montée " en hommage à l'expo Persona ", visible actuellement au Musée royal de l'Afrique centrale, à Tervuren (3), elle propose des objets empruntés exclusivement à des collectionneurs privés. D'autres marchands de la Bruneaf ont emboîté le pas des organisateurs, et proposent des expos thématiques ( Le Voyage des signes, chez Riccardo Colombo, ou Fétiches téké et photos de Guillaume Barclay, chez Joaquin Pecci...) qui prolongent également la Foire, jusqu'à fin juin. Enfin, un catalogue de l'expo Congo Mythical Masks à été édité, en 500 exemplaires et à... 100 euros pièce : rare et cher, comme l'art tribal. (1) Bruneaf 2009, du 3 au 7 juin, dans le quartier du Sablon, à Bruxelles. Infos : 02 514 02 09 ; www.bruneaf.com (2) Congo Mythical Masks, au 40, Grand Sablon. (3) Persona, masques rituels et £uvres contemporaines, au Mrac, jusqu'au 3 janvier 2010. Infos : 02 769 52 46 ;www.africamuseum.be. Valérie Colin