En 1925, un peintre raté de Munich, agitateur politique à ses heures, remplit sa déclaration d'impôts. L'inventaire de ses biens tient en une ligne : un bureau, une chaise, " deux bibliothèques remplies de livres ". Vingt ans plus tard, lorsqu'une pluie de bombes anéantit son bunker, Adolf Hitler possède une collection de 16 000 volumes disséminés entre plusieurs bibliothèques. Les soldats alliés y trouveront pêle-mêle : Don Quichotte, Shakespeare, une douzaine de biographies de Frédéric le Grand (mais une seule de Napoléonà), un millier (!) de livres consacrés à la nutrition et au végétarisme, des palanquées de théories occultistes, et, sur sa table de chevet, Max et Moritz, célèbre bande dessinée de Wilhelm Buschà
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En 1925, un peintre raté de Munich, agitateur politique à ses heures, remplit sa déclaration d'impôts. L'inventaire de ses biens tient en une ligne : un bureau, une chaise, " deux bibliothèques remplies de livres ". Vingt ans plus tard, lorsqu'une pluie de bombes anéantit son bunker, Adolf Hitler possède une collection de 16 000 volumes disséminés entre plusieurs bibliothèques. Les soldats alliés y trouveront pêle-mêle : Don Quichotte, Shakespeare, une douzaine de biographies de Frédéric le Grand (mais une seule de Napoléonà), un millier (!) de livres consacrés à la nutrition et au végétarisme, des palanquées de théories occultistes, et, sur sa table de chevet, Max et Moritz, célèbre bande dessinée de Wilhelm BuschàLe journaliste du New Yorker Timothy W. Ryback a pisté et retrouvé nombre de ces volumes. Il en a tiré Dans la bibliothèque privée d'Hitler, une enquête étonnante - non dépourvue de certaines longueurs - couronnée par le prix du meilleur essai de l'année par le Washington Post. C'est l'un des mille paradoxes du IIIe Reich : l'homme qui s'est rendu célèbre par ses autodafés était un grand lecteur. Partout, dans les tranchées, dans sa cellule de la prison de Landsberg, dans son bunker, l'autodidacte Hitler lisait, de préférence la nuit. En ouvrant les pages du premier livre acheté par le caporal Hitler, en 1915, dans le nord de la France, une monographie de Berlin, signée Max Osborn - un auteur juifà - Ryback a même découvert un peu de boue des tranchées et un poil de moustache. Aujourd'hui, ce volume et 1 200 autres dorment paisiblement à la section des livres rares de la Bibliothèque du Congrès, à Washington. C'est un petit miracle s'ils ont pu rejoindre ces rayonnages climatisés. La bibliothèque du nid d'aigle du Führer, à Berchtesgaden, a été pillée jusqu'au dernier livre par les soldats alliés. Les 10 000 livres de la chancellerie, eux, furent transférés en URSS - on les a signalés un moment dans une église désaffectée de la banlieue de Moscouà Seuls 1 200 livres retrouvés dans une mine de sel de Berchtesgaden ont survécu à la chute du IIIe Reich. L'inventaire chronologique qu'en livre Ryback est instructif, même s'il ne recèle pas d'énormes surprises. On ne s'étonnera pas de découvrir des annotations manuscrites de Hitler dans un Manuel des tanks ou des rayons entiers consacrés à la théorie des races, dont le fameux Le Juif international : le problème du monde, de Henry Ford. Dans les Ecrits allemands de Lagarde, Hitler souligne ainsi ce passage : " Connaissant bien les Allemands, je ne peux pas leur souhaiter de continuer à vivre avec les juifs. " Et Ryback de remarquer macabrement : " Une simple marque au crayon peut devenir doctrine d'Etat. " On parierait aussi - hélas ! - que le Führer a bien lu L'Art de devenir un bon orateur en quelques heuresàOn ne peut s'empêcher également de scruter les dédicaces d'auteurs célèbres au dictateur. Mais, là encore, guère de surprises : un sobre mais glaçant " Au Führer national Adolf Hitler " signé Ernst Jünger en tête de son Feu et sang, en 1926, qui sera lu et relu par son propriétaire, et une ribambelle de " loyauté inextinguible " et de " gratitude infinie " de la main de Leni Riefenstahl. Comme souvent avec les bibliophiles, c'est le second rayon qui en dit parfois le plus. Hitler avait ainsi fait recouvrir de papier opaque, de façon qu'on ne puisse en lire les titres, un bon millier de polars et de romans à l'eau de rose signés par la grande prêtresse du genre, Hedwig Courths-Mahler. Il adorait aussi l'idole de tous les écoliers allemands, le rusé Indien Winnetou. Il en recommandait même les aventures à ses généraux, voyant dans le petit héros inventé par Karl May un maître tacticien. Voilà qui expliquerait peut-être en partie Stalingrad et la chute de BerlinàDans la bibliothèque privée d'Hitler, par Timothy W. Ryback. Trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Gilles Morris-Dumoulin. Le Cherche Midi, 414 p. Jérôme Dupuis