Les figures de Jésus et de Mahomet sont-elles comparables ?
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Les figures de Jésus et de Mahomet sont-elles comparables ? Abstraction faite de tout jugement de valeur, on ne peut pas mettre Jésus et Mahomet sur le même plan. Mahomet est le porteur d'un message qui n'est pas le sien, mais celui de Dieu. Il s'efface devant le Coran, d'où son surnom d'Al-Amin - celui à qui on peut confier quelque chose de précieux et qui le restituera tel quel. Jésus, en revanche, est lui-même le message. C'est à travers sa personne, ce qu'il dit et ce qu'il fait que Dieu parle. Il serait réducteur d'opposer une religion d'amour - le christianisme - à une autre de la justice et de la sévérité, l'islam. Jésus et Mahomet incarnent deux conceptions de la miséricorde divine. Allah efface les péchés des hommes, un peu comme on effacerait une ardoise. Si le croyant désobéit mais croit en Allah sincèrement sans lui associer aucun autre Dieu - un fils, par exemple, à l'instar du christianisme - Dieu passe l'éponge. En revanche, dans la perspective chrétienne, le péché a des conséquences profondes, il blesse et paralyse la liberté de l'être humain. Aussi le Dieu de Jésus entre-t-il dans l'histoire des hommes pour retourner la liberté de l'intérieur. La miséricorde est, dans le premier cas, effacement et, dans le second, guérison. Pour Mahomet, comme dans toute l'Antiquité, elle renvoie à un statut social - est libre celui qui n'est pas esclave. Mais l'islam implique aussi que l'homme soit libre afin de pouvoir être récompensé ou puni justement. Jésus et, surtout, Paul " inventent " l'idée de la liberté comme choix intérieur : le chrétien peut choisir de faire le bien, de douter ou de ne pas croire. Pour Mahomet, la question de la séparation entre le temporel et le spirituel ne se posait pas, puisqu'il était à la fois envoyé de Dieu, chef d'Etat et chef d'armée. Aux yeux d'une grande partie des musulmans aujourd'hui, d'ailleurs, cette séparation est perçue de façon négative, comme l'abandon à autre chose qu'à Dieu d'un pouvoir qui revient légitimement à celui-ci. D'après l'historiographie officielle, Mahomet a d'abord rassemblé quelques disciples à La Mecque, en a été chassé puis est devenu, à Médine, le chef de ce qu'il faut bien appeler un Etat - rudimentaire certes, mais un Etat tout de même. Il a levé un impôt révolutionnaire, dont les destinataires étaient Mahomet lui-même, les collecteurs d'impôt, les combattants, les pauvresàJésus, lui, n'a jamais dirigé un Etat. Au contraire, il a posé clairement le principe de la séparation entre le politique et le divin, en déclarant : " Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu " (Luc, XX). Il entendait par là qu'il fallait laisser César s'acquitter de sa tâche dans le domaine qui le concernait, celui du monde terrestre. Mais ce même César restait soumis au jugement moral. En réalité, le vrai problème posé aujourd'hui par l'islam est son lien non pas avec le politique, mais avec le juridique. L'islam ne privilégie, en principe, aucun régime politique. Mais, quel que soit le régime, il ne peut y avoir de législateur humain. C'est Dieu, par le Coran et la personne du Prophète, qui établit les normes et permet au croyant de distinguer ce qui est obligatoire, recommandable, neutre, blâmable et interdit. Mahomet est le " bel exemple " que le croyant peut imiter. Après sa mort, les musulmans ont tiré de sa vie et des paroles une législation précise, sur les gestes de la prière, les soins corporels, etc. Dans le christianisme, l'imitation de Jésus-Christ porte plus sur son attitude intérieure que sur ses actions. La violence se trouve aussi dans l'Ancien Testament, comme récits et commandements d'extermination - sans doute imaginaires tous les deux. Jésus lui-même dit : " Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive " (Matthieu, X, 34). Son message est " tranchant " et oblige à des décisions " tranchées ", mais il n'a jamais touché une armeà Le Coran est le seul livre sacré qui donne des ordres offensifs " ouverts ", dirigés non contre un ennemi particulier, mais contre les " infidèles ". Malheureusement, on peut mettre qui l'on veut dans cette catégorie ! Les islamistes y rangent ainsi les sionistes, les Américains, voire les chrétiens - qui " associent " à Dieu Jésus et Marie. Mahomet vivait dans la société bédouine du viie siècle, où les razzias de caravanes étaient très fréquentes. Toutefois, commanditer des assassinats politiques ou faire exécuter en masse des prisonniers était nouveau. Les vies du Prophète (Sîra) publiées aujourd'hui sont souvent édulcorées. Ainsi, un épisode relaté dans la traduction la plus ancienne de la Sîra, effectuée par A. Badawi un bon siècle et demi après les événements, n'y est pas mentionné : celui au cours duquel Mahomet fait torturer un captif pour le contraindre à avouer où il a caché son argent. Bien entendu, tout cela n'a pas empêché la civilisation islamique de connaître des moments de paix et de grande richesse culturelle, ni les chrétiens de commettre des crimes. Sur le plan strictement théologique, c'est bien difficile. Ne serait-ce que parce que l'islam s'est compris et construit lui-même comme un postchristianisme. En revanche, le dialogue peut s'établir entre musulmans et chrétiens sur les vertus que l'humanité a en commun : sens de l'honneur et de la parole donnée, justice, solidaritéà A mon sens, il vaut mieux parler avec les musulmans du prix du pétrole ou de l'urbanisme des banlieues que d'Abraham ! Une chose est sûre : dissimuler les différences au profit d'une bouillie consensuelle mettant le christianisme et l'islam dans un même sac, celui des " religions d'Abraham ", ne fait qu'envenimer les relations. S'ils veulent instaurer un respect mutuel, les croyants, chrétiens comme musulmans, ne doivent pas mettre leur religion dans leur poche. Propos recueillis par Claire Chartier