Fin 2017, Jean-Gabriel Fredet publie un ouvrage dense et passionnant qui n'a pas fini d'éclairer l'actualité. A coup de chiffres édifiants, de confessions d'initiés et de portraits bien sentis, le volume, intitulé Requins, caniches et autres mystificateurs, est grisant : il confère au lecteur le sentiment de se faufiler dans les coulisses de l'art contemporain. Loin d'être une promenade de santé, la découverte de ce monde sans foi ni loi coupe le souffle, invite à la réflexion. C'est que, journaliste au magazine économique Challenges, Fredet connaît son sujet sur le bout des doigts. Au fil de 360 pages, il nous fait monter à bord de cette " nef des fous " déconnectée du quotidien qu'est devenue la création actuelle. Sur le pont, on perd l'équilibre, entre valse des ego et tango des prix. Ce vertige est à la mesure d'un secteur qui ne représente que 18 % du marché de l'art... mais qui n'a cessé d'enfler depuis dix ans (Fredet parle confusément de + 300 %, voire plus loin de + 700 %...). A la barre de ce navire hystérique, on trouve étonnamment peu d'élus, du moins au regard de l'impact auprès du troupeau consentant que forment la plupart des amateurs d'art. Le cénacle en question ? Une dizaine de galeristes - l'emblématique Larry Gagosian et ses seize antennes à travers le monde -, un quasi duopole de ventes aux enchères - Christie's et Sotheby's -, deux douzaines d'artistes notoires - Damien Hirst, Jeff Koons, Takashi Murakami... -, ainsi qu'une grosse poignée de " specullectors ", ces collectionneurs spéculateurs qui " font le marché " - François Pinault, Eli Broad ou encore Charles Saatchi.
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Fin 2017, Jean-Gabriel Fredet publie un ouvrage dense et passionnant qui n'a pas fini d'éclairer l'actualité. A coup de chiffres édifiants, de confessions d'initiés et de portraits bien sentis, le volume, intitulé Requins, caniches et autres mystificateurs, est grisant : il confère au lecteur le sentiment de se faufiler dans les coulisses de l'art contemporain. Loin d'être une promenade de santé, la découverte de ce monde sans foi ni loi coupe le souffle, invite à la réflexion. C'est que, journaliste au magazine économique Challenges, Fredet connaît son sujet sur le bout des doigts. Au fil de 360 pages, il nous fait monter à bord de cette " nef des fous " déconnectée du quotidien qu'est devenue la création actuelle. Sur le pont, on perd l'équilibre, entre valse des ego et tango des prix. Ce vertige est à la mesure d'un secteur qui ne représente que 18 % du marché de l'art... mais qui n'a cessé d'enfler depuis dix ans (Fredet parle confusément de + 300 %, voire plus loin de + 700 %...). A la barre de ce navire hystérique, on trouve étonnamment peu d'élus, du moins au regard de l'impact auprès du troupeau consentant que forment la plupart des amateurs d'art. Le cénacle en question ? Une dizaine de galeristes - l'emblématique Larry Gagosian et ses seize antennes à travers le monde -, un quasi duopole de ventes aux enchères - Christie's et Sotheby's -, deux douzaines d'artistes notoires - Damien Hirst, Jeff Koons, Takashi Murakami... -, ainsi qu'une grosse poignée de " specullectors ", ces collectionneurs spéculateurs qui " font le marché " - François Pinault, Eli Broad ou encore Charles Saatchi. Ce qui frappe, au bout de cet opus haletant, c'est le peu de poids de la création proprement dite, qui apparaît comme un jouet fragile entre les mains de ceux qui s'en emparent pour élaborer une fiction juteuse ayant le marquage social pour horizon... Une logique qui permet de mieux décrypter certains débats récents. Et, par exemple, celui qui entoure actuellement le cadeau de Jeff Koons à la Ville de Paris à la suite des attentats de 2015 : l'Américain a " offert " à la capitale française un bouquet de fleurs de plus de trente tonnes de bronze polychrome et d'acier, provoquant les foudres d'une partie de l'intelligentsia française, pour qui accepter ce présent reviendrait en réalité à financer un écrin publicitaire de premier choix pour l'auteur du fameux Balloon Dog. Comment en est-on arrivé là ? Jean-Gabriel Fredet analyse ce grand renversement et ressuscite dans le même temps notre esprit critique. Faut-il considérer cet ouvrage comme un procès à charge de l'art contemporain ? C'est en tout cas l'impression qui domine... Ce n'est pas vraiment un procès à charge. J'estime qu'il ne m'appartient pas de m'opposer à l'art contemporain, puisque c'est la manière dont les artistes vivants voient le monde. J'essaie de montrer à travers une enquête que ce monde foisonnant et agité comporte, comme dans tous les domaines, son pourcentage de parasites. Il n'en reste pas moins qu'il existe de véritables talents. Ce qui me désole, c'est que la valeur intrinsèque d'une oeuvre est de plus en plus réduite à sa valeur financière. Ce qui m'agace, ce sont les artistes qui réalisent le rêve du banquier, c'est-à-dire qui décrochent le jackpot avec une mise minimale en termes d'implication et de signature - c'est souvent un quidam du studio qui s'y colle. Il y a là un effet de levier marketing prodigieux et... désastreux. Cette réalité du " marché " n'est pourtant pas nouvelle, l'économie a toujours été un moteur de la création... L'art et l'argent n'ont jamais fait chambre à part, c'est vrai. Il reste que ce couple autrefois prude s'adonne actuellement à l'inceste de manière frénétique. Aujourd'hui, on ne compte plus les zéros et, au contraire des artistes modernes, par exemple, les plasticiens contemporains accèdent très vite à la notoriété. Ils sont hantés par le rêve hollywoodien, ils veulent être millionnaires à 20 ans, reconnus à 25 et forcer les portes des musées à 30. Il y a à la fois un écrasement du temps extraordinaire et des sommes en jeu colossales. Quelles sont ces sommes en question ? Le record absolu pour un artiste vivant, c'est Jeff Koons qui le détient avec son Balloon Dog orange, 58 millions de dollars. Cela n'a aucun sens. On peut éternellement se renvoyer la balle en disant " j'aime ", " j'aime pas ", mais intrinsèquement cette sculpture imitation baudruche ne vaut pas 58 millions de dollars. L'affectation d'une somme de cette importance devrait se faire autrement, voilà mon propos. On a changé d'échelle et de nature. L'argent est le seul critère désormais, il me semble qu'il y a autre chose, par exemple la façon dont on rend compte du monde ou ce que l'on peut apporter en valeur imaginaire ajoutée... Quels sont les artistes qui témoignent le mieux de cette nouvelle situation ? Les carrières de Jeff Koons, Maurizio Cattelan et Damien Hirst procèdent de cette hystérie. Mais l'exemple de Damien Hirst, qui vient encore de réussir un fameux coup de com à la dernière Biennale de Venise, est sans doute le plus parlant. Son destin est totalement lié à la finance. Il est avant tout une fiction née dans la tête d'un publicitaire, Charles Saatchi, qui a inventé le concept de Young British Artists de toutes pièces. Par la suite, en raison d'un ego gonflé à bloc, Hirst a voulu faire cavalier seul. Il a envoyé paître son galeriste, Larry Gagosian. Cela a failli lui être fatal. Mais en 2008, quand il a décidé de vendre le contenu de son atelier, un marchand de New York lui a sauvé la mise. Les enchères s'étaient enlisées à 3,2 millions de dollars. Cinq secondes avant le coup de marteau fatal, Jose Mugrabi a relancé la machine en levant la main. Il a suffi de ce simple geste pour que l'oeuvre en question - un requin dans du formol - soit adjugée à 8,3 millions. Le geste de Mugrabi a rétabli la confiance du marché et Hirst a été sauvé. " Si Mugrabi est prêt à dépenser plus de 3,2 millions de dollars pour Hirst, c'est qu'il les vaut amplement ", telle a été la pensée des investisseurs qui ont repris la main le 15 septembre, soit quelques jours après la chute de Lehman Brothers. Ironie de l'histoire : Mugrabi n'a finalement pas dépensé un seul cent, il s'est contenté d'aspirer pour réamorcer la pompe. Le fait est que, possédant de nombreuses oeuvres de Hirst, il ne pouvait pas laisser son champion s'effondrer, au risque de voir sa propre collection perdre de la valeur. On est très loin de la fameuse " main invisible du marché " dont rêvent les libéraux. Un poids lourd comme Mugrabi ne fait pas le marché : il est le marché. Vous agitez le spectre d'une explosion de la bulle spéculative en comparant l'art contemporain à la finance des années 2000, lorsqu'elle planait sans comprendre qu'elle dansait sur un volcan. Ce danger est-il réel ? Contre l'effondrement du marché, l'argument le plus fort avancé par ceux qui en tiennent les rênes est celui de la globalisation de la demande. C'est un bon argument. N'empêche, dans la configuration actuelle, il y a une élite qui flotte au-dessus des contingences. Je pense à la trentaine de personnes qui peuvent s'acheter une oeuvre à 100 millions de dollars, ainsi qu'à la centaine d'amateurs qui sont prêts à dépenser 30 millions. A ceux-là, il n'arrivera rien. Au contraire : si le marché faiblit, ils en profiteront pour renforcer leurs collections. Ce que je regrette, c'est que le sommet de la pyramide dicte sa loi à la base, il y a un phénomène d'aspiration qui façonne le goût des gens. En devenant une mode, voire une marque gonflée artificiellement, l'art contemporain prend le risque de l'obsolescence : au bout de celle-ci, il y a la démarque, et elle pourrait faire du mal aux collectionneurs qui cèdent à des comportements grégaires indexés sur les délires des super riches - n'oublions pas que 90 % des transactions concernent des oeuvres en dessous de 30 000 euros. De temps à autre, le marché envoie des coups de semonce. Ainsi de Koons qui, en juin 2017, a licencié la moitié de ses trente assistants, payés 21 dollars de l'heure. Officiellement, le plasticien a déclaré vouloir se consacrer davantage à la création numérique. Mais personne n'est dupe du fait que l'insuccès de sa dernière série, Gazing Ball, n'est pas étrangère à ce dégonflement. Peut-on faire confiance à la critique pour attirer l'attention sur ces excès ? Dans la grande majorité, je dirais que non. Le pouvoir de fascination du monde de l'art contemporain est énorme. Il déploie tout un attirail de séduction. Je pense entre autres aux back stories : les galeristes savent tirer merveilleusement les ficelles du récit, et nourrir le très opérant storytelling pour susciter les envies. Les critiques sont trop heureux de relayer ces histoires. Il y a aussi la philosophie dite de " la porte étroite ". Quand un journaliste a l'opportunité de contempler les oeuvres avant la grande masse du peuple arty, qu'il a accès au maître et qu'il est en mesure de raconter qu'il en était, il tait spontanément son esprit critique pour colporter la bonne parole. Il devient un rouage du système. Sans parler du frein suprême : la peur de se voir accoler l'étiquette de réactionnaire. Il subsiste quand même un amateur sincère ? Oui... mais je ne crois pas que ce soit lui, avec ses petits bras, qui pourra faire quelque chose. Il va suivre, et se contenter des miettes, ou bien il aura un mal fou à identifier les artistes qui pourraient vraiment lui plaire. Tout est recouvert sous une énorme couche de suivisme entretenu par les choix du cénacle que j'évoquais plus haut, les 0,1 % des 1 % qui décident du marché. Même les musées sont assujettis à cette loi. Le budget d'acquisition de la Tate Modern tourne autour de 3 millions de livres, Pompidou c'est 3 millions d'euros. Pour le " specullector ", c'est du pipi de chat. En résulte un échange de bons procédés plus que néfaste : le conservateur légitime les choix du collectionneur afin que ce dernier lui prête des oeuvres qui créeront de la fréquentation en diversifiant l'offre du musée, et il leur fait prendre de la valeur par la bande.