Al'heure de découvrir la short list du prix Goncourt, certains commentateurs auront ironisé sur l'optimisme qui se dégageait des quatre derniers romans en lice. Cette année, les jurés avaient à choisir entre, pour le dire vite, une histoire d'infanticide (Chanson douce de Leïla Slimani), de suicide (L'autre qu'on adorait de Catherine Cusset), de vengeance par cannibalisme (Cannibale de Régis Jauffret) ou de génocide (Petit Pays de Gaël Faye)... Evident reflet de la pr...

Al'heure de découvrir la short list du prix Goncourt, certains commentateurs auront ironisé sur l'optimisme qui se dégageait des quatre derniers romans en lice. Cette année, les jurés avaient à choisir entre, pour le dire vite, une histoire d'infanticide (Chanson douce de Leïla Slimani), de suicide (L'autre qu'on adorait de Catherine Cusset), de vengeance par cannibalisme (Cannibale de Régis Jauffret) ou de génocide (Petit Pays de Gaël Faye)... Evident reflet de la production dans son ensemble, la sélection du plus médiatique des prix venait dire quelque chose d'un climat général : aborder la rentrée littéraire cette année revenait à s'immerger dans des histoires mettant en scène, pêle-mêle, la vie postattentats (A la fin le silence de Laurence Tardieu), la tragédie des migrants (Tropique de la violence de Nathacha Appanah), l'exil (Après l'hiver de Guadalupe Nettel), le fait divers dans ce qu'il a de plus tranchant (Laëtitia d'Ivan Jablonka), la guerre (Le Garçon de Marcus Malte), les dystopies (De Profundis d'Emmanuelle Pirotte) ou encore les deuils (La Succession de Jean-Paul Dubois, Crue de Philippe Forest)... Toutes thématiques caractérisant une " rentrée particulièrement sombre " - rumeur commode, rapidement relayée par les médias. Passons encore l'impossible exercice consistant à résumer à un mot, à un thème, des oeuvres construisant patiemment des mondes sur 300 ou 400 pages. Reste cette interrogation : doit-on vraiment s'étonner de la noirceur de la production littéraire ? Alors que l'époque étouffe entre crises, mutations et nihilisme, les écrivains devraient-ils ne pas en être affectés - auraient-ils à se contenter, précisément, d'en distraire, se tenir à part ? A toute échelle (sociétale ou interpersonnelle), la littérature se coltine au plus significatif de nos existences ; c'est son rôle le plus crucial, et le plus irremplaçable, que de tenter de rendre les mouvements d'une vie ou un climat d'époque. A cet égard, difficile de ne pas repérer une certaine tendance - plus formelle celle-là - de la rentrée dernière : les romans poursuivant, à l'aide d'une mise en scène chorale, une confrontation des points de vue sur une même histoire. Brouiller les pistes, complexifier le discours ambiant, mêler les langues. La littérature, contre la pensée unique. Même, ou surtout, au plus sombre des temps. YSALINE PARISIS