Notre actualité est-elle une invention de la BD ? Possible. En tout cas, presque tout porte à le croire. Qui imite l'autre, à la fin ? Sans arrêt, l'inouï chasse l'inconcevable. Où est la réalité ? Où est la fiction ? En politique ? En amour ? En matière judiciaire ? Franchement, on ne sait plus qui devance l'autre dans l'incroyable. On pensait les héros et les vilains des bandes dessinées cantonnés dans leurs cases, comme l'Oncle Tom. Mais les voilà dans la rue. Les voilà même au troquet, tantôt une bière à la main, tantôt un pastis. C'est bien la preuve.
...

Notre actualité est-elle une invention de la BD ? Possible. En tout cas, presque tout porte à le croire. Qui imite l'autre, à la fin ? Sans arrêt, l'inouï chasse l'inconcevable. Où est la réalité ? Où est la fiction ? En politique ? En amour ? En matière judiciaire ? Franchement, on ne sait plus qui devance l'autre dans l'incroyable. On pensait les héros et les vilains des bandes dessinées cantonnés dans leurs cases, comme l'Oncle Tom. Mais les voilà dans la rue. Les voilà même au troquet, tantôt une bière à la main, tantôt un pastis. C'est bien la preuve. En ce 1er septembre, il y a foule, au Café Geyser. Une chatte n'y retrouverait pas ses petits. Blueberry fait un bras de fer avec Lucky Luke, Tonton Marcel joue au poker avec Spirou, pendant qu'Achille Talon prend des notes dans un calepin, Comic Strip Festival oblige. La terrasse du café semble réfléchir la lumière d'un autre monde. Celle d'un univers alternatif. D'ailleurs, une créature, drapée de noir, comme Dark Vador, avance lentement parmi la foule, voûtée comme Quasimodo. Un nain en céramique, avec un bouc taillé pointu. Il est grave et inquiet. Il a l'impression d'être traqué, un peu comme Cary Grant dans La Mort aux trousses. Et pour cause. Asmodée (c'est son nom) a quitté son église de Rennes-le-Château, près de Carcassonne, pour s'offrir - enfin ! - une escapade délassante à Bruxelles. C'est qu'il est lourd, son bénitier, dans l'église où il sévit depuis deux siècles (1). Ici, dans cette foule bariolée et pittoresque, il pensait se sentir à l'abri. Le fait est que non. Chaque seconde qui passe lui lime les nerfs. Le petit démon à l'accent du Midi sent bien que quelqu'un le suit pas à pas. Quand subitement Wonder Woman l'attaque à la hache, il comprend que son heure est venue. Il tente de se raccrocher à une table, mais il ne sent plus ses membres. Et au lieu du cuir lie-de-vin, c'est un geyser de poussière et de plâtre qui lui bouche l'horizon. Sa tête et ses bras gisent au sol. A côté d'un Coran. Mystère du fanatisme. Incongruité du réel. Asmodée est en train de mourir. Déjà, c'est un squelette sans chair. Alors que tombe le brouillard, lui reviennent des souvenirs de l'enfer. Il rêve d'on ne sait quelles choses terribles et chatoyantes. Les chars et les canons, les filles de la gare du Midi, les petits enfants dans les mines en Afrique et les armées d'ombres qui dessinent la fin du monde dans tous les cabinets politiques de la Terre. Mais c'est pas tout ça, l'heure tourne. Où est encore passé le serveur ? S'agirait pas de louper le film qui va démarrer à 20 h 15, sur la Une ! (1) Le 8 septembre s'ouvre, au tribunal correctionnel de Carcassonne, le procès d'une Ariégeoise mariée à un combattant syrien qui, en avril 2017, a décapité à la hache le démon Asmodée qui soutient le bénitier de l'église de Rennes-le-Château. La femme a ensuite déposé un Coran dans cette église classée au patrimoine historique français, église qui fait couler beaucoup d'encre dans les milieux ésotériques et dont l'histoire a inspiré le Da Vinci Code de Dan Brown.Un tiers de fiction, un tiers de dérision, un tiers d'observation. Et un tiers de réalité. Rosanne Mathot