ACTE Ier La naissance : la fêlure

Les Flamands. En 1830, ils se retrouvent belges, l'esprit embrouillé. La langue et la culture françaises font partie depuis belle lurette du paysage flamand. Tour à tour bourguignonne, espagnole, autrichienne, française, la Flandre bourgeoise a appris au fil des siècles à causer français. La langue des riches et des puissants.
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Les Flamands. En 1830, ils se retrouvent belges, l'esprit embrouillé. La langue et la culture françaises font partie depuis belle lurette du paysage flamand. Tour à tour bourguignonne, espagnole, autrichienne, française, la Flandre bourgeoise a appris au fil des siècles à causer français. La langue des riches et des puissants. Revenu en grâce sous le régime hollandais, le néerlandais n'est pas forcément le bienvenu dans les chaumières flamandes. " Pour les catholiques flamands, le néerlandais officiel reste la langue du Diable protestant. Seules certaines élites libérales et anticléricales optent pour cette langue ", relève Marnix Beyen, historien à l'université d'Anvers. Cela s'entrechoque dans la tête du Flamand moyen. Douloureusement, décodent les psys S. Heenen-Wolff, A. Bazan et A. Verougstrate. " L'association historique de la culture flamande avec la misère, liée au sentiment de honte ", pousse le Flamand à fuir sa condition, en embrassant le français " supérieur ". Jusqu'à prendre un prénom de consonance francophone. Et à refouler son origine flamande, " dans un réflexe défensif ". Mais dans les sphères supérieures des grandes cités du nord du pays, on s'affronte. Les bourgeois qui se sont laissé franciser sous le régime napoléonien ont fort à faire face aux élites flamingantes qui ont joué la carte de la néerlandisation sous le régime hollandais. Le choc des élites tourne à l'avantage du flamingant des villes. Qui tend un bras intéressé au Flamand des champs. Etrangère à la francisation, la campagne flamande monte en puissance. Et obtient voix au chapitre, en décrochant le droit de vote à la fin du XIXe siècle. Le Mouvement flamand a pour lui la loi du nombre. Il se sent pousser des ailes. Mais il bute sur " la lenteur exaspérante, et par là injurieuse " que l'Etat belge met à reconnaître les droits élémentaires de la langue flamande, relèvent Chantal Kesteloot et José Gotovitch. Ce n'est qu'en 1898 que le français doit faire de la place au néerlandais, comme autre langue officielle. L'appétit vient en mangeant. Et les Flamands ont les crocs. Les Wallons. Dans leur grande masse, ils sont à mille lieues d'imaginer le malaise intérieur que vit le voisin flamand. Inconscients du bouillonnement des esprits dans le nord d'un pays qui est déjà à 60 % flamand. Mais reste dominé par les élites francophones. Les Flamands. Ils sortent de la Grande Guerre, la rage au ventre. Et c'est la Belgique qu'ils prennent en grippe. D'abord, parce qu'ils sont convaincus d'avoir, plus que les autres, trinqué sur les bords de l'Yser. C'est un bout de territoire flamand qui a pris tous les coups, en quatre ans de guerre de tranchées. Les esprits sont remontés. Mûrs pour les rumeurs les plus folles : 80 % des soldats tués dans les tranchées étaient flamands ! Non contents d'être morts pour une cause qui n'était pas la leur, ils ont même été envoyés au casse-pipe par des ordres incompréhensibles donnés par des officiers francophones. Sornettes, que tout cela. Elles ne résisteront pas à un examen historique, hélas bien trop tardif. Car, sur le coup, ces fables colportées font des ravages. L'activiste flamand, celui qui s'est fourvoyé dans la collaboration avec l'envahisseur allemand, en profite pour se glisser dans la galerie des martyrs flamands. Le traître passe pour un bon, un idéaliste. Injustement châtié par l'Etat belge. La Flandre surjoue. Avec moins de 300 condamnations prononcées, dont 45 à la peine capitale mais non exécutées, la justice militaire n'a pas eu la main particulièrement lourde à l'issue de la guerre. Mais le ver est dans le fruit. " La guerre démocratise, massifie le sentiment d'injustice par une amplification qui touche au plus profond : l'inégalité devant la mort ", soulignent les deux historiens du CEGES. Les Wallons. Ils émergent aussi groggy du conflit. Les massacres de civils en août 1914 à Visé, Dinant et Tamines, la dure épreuve des territoires occupés : le sud du pays a aussi dégusté. D'observer cette Flandre qui gémit sur son sort et rend la Belgique responsable de ses maux, agace. Surtout quand elle aggrave son cas : certains osent y réclamer la clémence pour les collabos qui " ont commis de bonne foi une erreur politique ". Les francophones surjouent à leur tour. Brandissent la mémoire héroïque de la guerre, à la face du Mouvement flamand et des traîtres à la patrie. " Une vague d'hystérie antiflamande ", disent Kesteloot et Gotovitch. " Le stéréotype d'une "Flandre embochée" se répand rapidement ", pointent l'historienne Laurence van Ypersele, historienne, et la philosophe Valérie Rosoux (UCL). Le cliché permet de disqualifier à jamais toute revendication flamande. Les Flamands. Ils n'en démordent pas. Les victimes, ce sont eux. Aucune autorité nationale ne se manifeste alors pour les contredire ou corriger le tir. Elles laissent faire, laissent dire. Trop occupées à s'emmêler les pinceaux, en cherchant à entretenir la flamme du souvenir. Le gouvernement belge tarde à construire une tombe du Soldat inconnu, sous prétexte que la nation doit oublier la guerre. Il cafouille quand il doit choisir une date pour commémorer 14-18 : il retient d'abord le 4 août, jour du début des hostilités. Puis se rabat sur le 11 novembre, jour de leur clôture. Surtout, le climat est à la détente internationale. Emporté par le vent pacifiste, l'Etat belge préfère mettre une sourdine à l'exaltation des sacrifices de la Patrie. Les flamingants sautent à pieds joints dans la brèche. Le logo " AVV-VVK " (" Alles voor Vlaanderen - Vlaanderen voor Kristus ") peut fleurir sans entraves sur des monuments nationaux. Il s'affiche fièrement sur la tour de l'Yser, dont la première pierre est posée en 1928. Un monument pas comme les autres : " La tour de l'Yser occupe une position unique au sein du paysage commémoratif européen d'après-guerre ", observe Marnix Beyen. Une exception qui en dit long. La Mecque du nationalisme flamand accueille son pèlerinage annuel. Ce n'est pas le soldat belge qui est honoré pour s'être héroïquement accroché à une parcelle de sol national. C'est le soldat flamand qui est magnifié pour avoir donné son sang sur les bords de l'Yser. Les Wallons. C'est un peu panique au village, face à cette Flandre remuante, supérieure en nombre, qui relève la tête. Le message adressé par le Wallon Jules Destrée au roi Albert Ier, en 1912, revient lugubrement en mémoire : " Sire, laissez-moi Vous dire la vérité, la grande et horrifiante vérité : il n'y a pas de Belges, mais des Wallons et des Flamands. "Et ce Flamand-là ne dit rien de bon au Wallon. Il ne reste plus seulement associé à l'Allemagne. Le voilà aussi soupçonné de vouloir coloniser la Wallonie. Point de tour de l'Yser en version wallonne, à l'horizon. Les francophones se rabattent sur la mémoire héroïque de 14-18. Mais la valeur-refuge a du plomb dans l'aile. Les autorités nationales se dérobent, en cédant aux sirènes du pacifisme : " Elles ne participent plus à l'inauguration de monument rappelant les massacres de civils ", elles bannissent des écoles publiques les manuels d'histoire jugés belliqueux. Les Wallons commencent à se sentir un peu seuls. En prime, ils reçoivent un gros coup sur la tête. Les 83 000 voix flamandes qui se portent sur Auguste Borms, lors d'une élection partielle à Anvers en 1928, les laisse pantois. Borms, symbole en chair et en os de la collaboration de 14-18, condamné à mort, emprisonné, inébranlable dans ses convictions. Son triomphe électoral est un formidable pied de nez de la Flandre à la Belgique. Et une grande claque dans la figure des Wallons. " Ce coup de tonnerre donne la mesure de la déchirure, de la blessure au sein de la population flamande ", rappellent Kesteloot et Gotovitch. La tentation fasciste de l'entre-deux-guerres achève de brouiller les cartes. Les anciens combattants francophones s'autoproclament " sentinelles de l'ordre civique et moral ", se drapent dans les plis du drapeau belge, et ne laissent plus rien passer aux Flamands. Les " pires assertions " circulent à leur propos. Les Flamands. La seconde guerre les laisse KO debout. La honte au front et/ou le ressentiment aux tripes. Les flamingants ont replongé. Et pas un peu. Ils sont nombreux à s'être jetés dans les bras de l'Allemand. Par calcul : " Une importante partie de l'opinion flamingante espérait que l'occupant l'aiderait à enfin rétablir la nation flamande catholique et rurale en chassant l'Etat belge antiflamand ", souligne Marnix Beyen. Malheur aux vaincus. Avec cette circonstance aggravante : l'occupant n'était pas qu'allemand, il était aussi nazi. Là, les Flamands sont mal. Dans leur tête s'accumulent et s'entrechoquent les traumatismes. Il y a la prise de conscience de l'extrême cruauté dont a fait preuve l'ancien allié nazi. Mais il y a aussi la conviction que le châtiment infligé par la justice belge est encore une fois injustement sévère. " Culpabilité, honte, anesthésie affective, dissociation " : les psys alignent les mécanismes psychologiques pour comprendre l'état d'esprit du Flamand, à la Libération. La conviction de l'injustice prend vite le dessus sur la prise de conscience de l'égarement avec l'occupant. La Flandre cherche à soulager sa conscience en se focalisant sur les dérives réelles ou supposées d'une répression attribuée à l'Etat Belge. Là encore, la vérité des chiffres est inaudible dans la tourmente de l'époque. " La répression n'a en rien été la vaste opération anti-flamande que d'aucuns ont prétendu ", affirment les deux historiens de l'ULB-CEGES. Mais les Flamands se raccrochent à cette histoire obsédante, vieille comme la Belgique. " La poursuite judiciaire des collaborateurs soupçonnés fut immédiatement interprétée par les cercles flamingants comme l'issue logique d'une trame amorcée depuis 1830 ", selon Marnix Beyen. Tout devient alors si limpide. Le collabo flamand retrouve le beau rôle, alors que le résistant n'a pas de quoi se vanter. " Après la guerre, la résistance en Flandre fut davantage l' objet de mépris que de fierté ", constate l'historien anversois. Les Wallons. Ils croient pouvoir sortir la tête haute du conflit. Autant la Résistance probelge en Flandre a été d'une remarquable faiblesse, autant la lutte clandestine a acquis ses lettres de noblesse en Wallonie. Il y a bien eu des collabos wallons. Et de la pire espèce. Que la justice militaire se montre inflexible à l'égard des rexistes de la trempe d'un Degrelle n'émeut pas en Wallonie. Il ne se trouve personne pour pleurer sur leur sort. Ni, a fortiori, pour chercher à comprendre les collabos flamands en état de récidive. On ressort donc les souvenirs de la Grande Guerre pour mieux flétrir les traîtres à la patrie : " Les résistants sont assimilés aux glorieux soldats de 1914-1918 ", observent Laurence van Ypersele et Valérie Rosoux. C'est reparti pour un tour. Les Flamands. Ils " ont les boules ", comme on dit familièrement. Mai 1946 : on a osé dynamiter leur tour de l'Yser, symbole sacré du nationalisme flamand ! Provocation, ressentie comme une " tentative de toucher au c£ur de la Flandre ", dit Marnix Beyen. Le Mouvement flamand et son répertoire commémoratif nationaliste retrouvent un souffle inespéré. D'autant que le Flamand est tout à la fois colère, dépit, rancune. Le traumatisme des faits de guerre et de collaboration le poursuit. Il espère s'en libérer en obtenant une amnistie, l'adoucissement des peines pour les collabos qu'il s'acharne à présenter comme des victimes d'une répression excessive. Une partie de la classe politique exploite la veine. En l'espace de dix ans, entre 1966 et 1975, 31 propositions de loi sont déposées en faveur de l'amnistie. Peine perdue. Les francophones restent de marbre. Et les autorités nationales sont toujours aux abonnés absents. Elles sont incapables d'orchestrer le moindre geste de rapprochement ou de réconciliation qui, pourtant, est alors posé un peu partout dans les autres pays d'Europe. Plus le francophone se cabre, plus le Flamand se hérisse et fait de l'amnistie une fixation. Et plus l'extrême droite flamingante fait main basse sur le sujet. Le ressentiment flamand se généralise. " L'impression que l'Etat belge est injustement sévère vis-à-vis des Flamands atteint une frange importante de l'opinion publique néerlandophone ", pointent Laurence van Ypersele et Valérie Rosoux. C'est alors que la Flandre va pouvoir prendre sa revanche sur le terrain de l'économie. 1965, l'année du basculement : le nord du pays fait désormais jeu égal avec la Wallonie, qui se retrouve bien vite larguée. La prospérité ne suffit pas à effacer le souvenir refoulé du temps des vaches maigres. " Cette humiliation ancienne renforce la conviction, partagée par de nombreux Flamands, que la langue néerlandaise et la culture flamande sont menacées, et que l'identité flamande doit être protégée. "Le nouveau riche en Belgique se sent toujours un citoyen de second rang dans son propre pays. Sa frustration vire au rejet de l'influence française. Et le Flamand a désormais les moyens de se rebiffer. Il passe à l'acte à Louvain, en 1968. " Walen buiten ! " : les francophones et leur université catholique sont boutés hors de son territoire. Solidarité avec les Wallons, à leur tour dans la dèche ? Faut voir. Les Flamands raisonnent de manière collective, analysent les psys : " Chacun doit être récompensé en fonction de sa propre contribution. " Ils en font une question d'équité, de réciprocité. Ceux qui ne pensent pas comme eux sont " paresseux, " dépendants ", " profiteurs ". Et cette logique vaut sur le plan linguistique. " Un Flamand qui se rend en Wallonie ne s'attend guère à ce que l'on s'adresse à lui en néerlandais. " Il n'a donc aucun scrupule à s'en prendre aux francophones de la périphérie bruxelloise qui " revendiquent des droits dont ne bénéficient guère les Flamands habitant en Wallonie ". Le Wallon devient l'assisté, il passe pour " incompétent mais chaleureux. " Le francophone qui refuse la logique flamande reste " arrogant, irrespectueux, discourtois ". Les Wallons. Ils s'en tiennent à leur équation : " Flamands = nazis ; francophones = résistants. " Amnistie pour les collabos ? Nooit ! Ce n'est même pas la peine d'essayer d'en discuter. Derrière cette intransigeance, il y a un agenda à peine caché : " Certains Wallons et francophones veulent tirer profit de la collaboration flamande pour éliminer définitivement le nationalisme flamand de la scène politique ", selon Chantal Kesteloot et José Gotovitch. Sauf que le Wallon n'a bientôt plus un sou vaillant. Il retombe de haut. C'est le désarroi, vu par les psys : " Beaucoup de francophones conservent des souvenirs glorieux de la Wallonie, une des régions les plus prospères du monde à l'époque, grâce à ses charbonnages et à son industrie métallurgique. Certains n'acceptent pas l'actuelle supériorité économique de la Flandre. "La nostalgie n'aide pas à sortir du pétrin. Le Wallon parie sur un renvoi d'ascenseur. Il espère bien ne pas avoir affaire à un ingrat. Le Wallon raisonne individuellement. Il en fait une question de " justice du besoin ", qui suppose que les plus aisés portent secours aux plus démunis, quelle que soit leur langue. Ceux qui n'acceptent pas cette logique sont des " égoïstes " et des " nationalistes ". Et cela vaut aussi sur le plan linguistique. Le francophone qui se rend en Flandre s'attend à ce qu'on s'adresse à lui en français. Le Wallon n'a pas capté le fait que le Flamand est resté une bombe à retardement. Et quand elle lui explose à la figure, à Louvain en 1968, cela fait atrocement mal. " Walen buiten ! " : les francophones se retrouvent brutalement traités comme un corps étranger dans leur propre pays. Le Flamand reste le collabo, il passe pour " compétent mais froid. " Le néerlandophone qui refuse la logique francophone est " raciste, intolérant, inhumain ". P. HX