De l'obscurité surgit une silhouette étrange, déterminée dans son immobilité. Le visage est caché par les cheveux, d'un blond presque platine, qui semblent ne faire qu'un avec les poils du manteau de la même couleur. Une unicité, une animalité et un mystère qui évoquent immédiatement les Babugeri, ces " hommes sauvages " bulgares médiatisés par le livre Wilder Mann du photographe français Charles Fréger et, plus récemment encore, par le film Toni Erdmann de Maren Ade. Sauf qu'ici, le " sauvage " est une femme et que le bas de son corps est vêtu d'un legging en laine avec des applications de cuir. Tel est le début, saisissant, intrigant, de Allein (" seul ", en allemand), la nouvelle création de la chorégraphe et danseuse italienne installée à Bruxelles Erika Zueneli (prix de la Critique du meilleur spectacle de danse pour Tant'amati en 2014), présenté prochainement lors du festival In Movement aux Brigittines (1). Reposant sur la dissimulation et l'apparition, la première partie de Allein ne serait rien sans ce costume hors norme, simple dans son principe mais pensé jusqu'aux détails.
...

De l'obscurité surgit une silhouette étrange, déterminée dans son immobilité. Le visage est caché par les cheveux, d'un blond presque platine, qui semblent ne faire qu'un avec les poils du manteau de la même couleur. Une unicité, une animalité et un mystère qui évoquent immédiatement les Babugeri, ces " hommes sauvages " bulgares médiatisés par le livre Wilder Mann du photographe français Charles Fréger et, plus récemment encore, par le film Toni Erdmann de Maren Ade. Sauf qu'ici, le " sauvage " est une femme et que le bas de son corps est vêtu d'un legging en laine avec des applications de cuir. Tel est le début, saisissant, intrigant, de Allein (" seul ", en allemand), la nouvelle création de la chorégraphe et danseuse italienne installée à Bruxelles Erika Zueneli (prix de la Critique du meilleur spectacle de danse pour Tant'amati en 2014), présenté prochainement lors du festival In Movement aux Brigittines (1). Reposant sur la dissimulation et l'apparition, la première partie de Allein ne serait rien sans ce costume hors norme, simple dans son principe mais pensé jusqu'aux détails. " Le costume de danse doit être soit extrêmement sobre, soit contenir beaucoup d'interprétations, déclare Marie Szersnovicz, qui a conçu les costumes de Allein. Ce qui est différent du théâtre où, en général, on cherche à incarner des personnes de la manière la plus réaliste possible. Dans la danse, il y a une recherche plus formelle, plus esthétique. " A la fois costumière et scénographe, la Française Marie Szersnovicz est arrivée en Belgique grâce à Jan Fabre, avec qui elle avait collaboré à l'occasion de l'édition du festival d'Avignon, où il était artiste associé (en 2005). Son nom revient régulièrement aussi bien dans des productions théâtrales que des chorégraphies, notamment avec Transquinquennal, Lisbeth Gruwez, Serge Aimé Coulibaly, Ula Sickle, Selma Alaoui, Coraline Lamaison... " Quand Erika m'a rencontrée pour ce projet, elle m'a parlé de la notion de punk, de show, de concert, avec aussi la volonté de ne pas être uniquement au premier degré ", se rappelle-t-elle. " Mon point de départ, c'était cette musique porteuse d'une révolte, précise pour sa part la chorégraphe. Je voulais travailler sur la solitude du performeur, à travers un chemin très abstrait, un peu dadaïste et sans tomber dans l'imitation du monde de la musique. " Il aura fallu un faisceau de hasards et de suggestions d'images de la part de la costumière (une photo d'Alison Mosshart, du groupe The Kills, portant un manteau parfaitement raccord avec ses cheveux, des oiseaux, une perruque, des matières et des textures qui prennent vie avec le mouvement...) pour parvenir à cette tenue initiale du spectacle, fondamentale. Isabelle Lohas trouve, elle aussi, son inspiration dans les images, mais dans un registre essentiellement cinématographique. Dans son salon bruxellois où se côtoient des mannequins et d'innombrables rouleaux de tissu, cette Dinantaise d'origine formée à Esmod à Paris remet la main sur un exemplaire de la petite carte qu'elle a réalisée pour la première du spectacle Speak low if you speak love... de Wim Vandekeybus. Marlon Brando dans Sur les quais, Uma Thurman dans Pulp Fiction, El Topo dans le film de Jodorowsky, James Dean... : son but était de souhaiter bonne chance à tous ses interprètes, les images reproduites symbolisant ce qui l'avait inspirée pour les costumes de chacun des danseurs et des musiciens. " Tout le monde pouvait se reconnaître ", précise-t-elle. Depuis 1989, Isabelle Lohas a signé les costumes de tous les spectacles et films de Vandekeybus et sa compagnie Ultima Vez. Ce sera encore le cas pour Go Figure Out Yourself, son prochain spectacle, créé, lui aussi, au festival des Brigittines (2). " Ultima Vez est une compagnie qui tourne énormément, donc il faut des vêtements qui résistent au moins à 100 lessives, à l'eau et au sèche-linge, explique celle qui a aussi souvent collaboré avec Sidi Larbi Cherkaoui et que sollicitent de nombreux jeunes chorégraphes issus ou non du giron de Vandekeybus (comme, par exemple, Maria Eugenia Lopez, auteure de la pièce Piel, montrée à In Movement, pour laquelle elle a aussi pensé les costumes). La danse, ce n'est pas comme à l'opéra ou au théâtre où les vêtements sont très peu lavés. Ici, ils sont trempés de sueur à chaque représentation. Techniquement, il faut que le danseur puisse bouger sans contrainte. C'est beaucoup plus facile avec les tissus d'aujourd'hui qu'avec ceux d'il y a trente ans. Il y a quelques matériaux très compliqués parce qu'ils ne glissent pas du tout, comme les cuirs et certaines nouvelles matières techniques. Il y a aussi des vêtements qui n'absorbent pas assez la transpiration. Ça peut être dangereux, on risque de glisser. " La tenue de Bryan Ferry sur la pochette d' Avalon de Roxy Music ou la robe de Rita Hayworth dans Gilda ? Isabelle Lohas se dit capable de reproduire tout ce qu'elle voit. " Chez moi, l'inspiration ne vient jamais d'un bien-être, mais plutôt de quelque chose qui agace ou qui émerveille ", déclare-t-elle encore, avant de raconter comment, toujours pour Ultima Vez, elle s'est retrouvée à coudre les vêtements du film Puur uniquement à partir de chaussettes, ou bien les complications épiques rencontrées lors de l'assemblage des 300 robes formant la toile de 15 mètres sur 10 du surréaliste Immer das Selbe gelogen. Derrière chaque tenue vue sur scène se cache une histoire. Qui restera insoupçonnée.