"Longtemps, quand, par hasard, je me retrouvais bloqué dans les bouchons à l'endroit précis où elle est morte, j'ai hurlé dans l'auto. Les autres conducteurs me prenaient pour un fou. Je me moquais du qu'en-dira-t-on: j'avais besoin d'extirper cette souffrance..." Huit ans ont passé. Il arrive encore qu'Etienne, lorsqu'il évoque la dernière nuit de Betty, pleure. L'orage, le lit vide, la fatalité des gendarmes au téléphone ("Monsieur, il n'y a plus rien à faire"): ces images qui n'arrêtent pas de le hanter, finissent, toutefois, par s'estomper. "Un jour, on y pense avec amour, et non plus avec révolte. On sait alors qu'on a pris, enfin, l'infini chemin du deuil accepté."
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"Longtemps, quand, par hasard, je me retrouvais bloqué dans les bouchons à l'endroit précis où elle est morte, j'ai hurlé dans l'auto. Les autres conducteurs me prenaient pour un fou. Je me moquais du qu'en-dira-t-on: j'avais besoin d'extirper cette souffrance..." Huit ans ont passé. Il arrive encore qu'Etienne, lorsqu'il évoque la dernière nuit de Betty, pleure. L'orage, le lit vide, la fatalité des gendarmes au téléphone ("Monsieur, il n'y a plus rien à faire"): ces images qui n'arrêtent pas de le hanter, finissent, toutefois, par s'estomper. "Un jour, on y pense avec amour, et non plus avec révolte. On sait alors qu'on a pris, enfin, l'infini chemin du deuil accepté." Betty a perdu la vie au volant, à 44 ans, une nuit d'hiver. Un arbre "pourri" s'est abattu sur sa voiture, au carrefour Léonard, à Bruxelles. C'est la pire des séparations, celle qui n'autorise pas les amants "à se dire au revoir": elle laisse Etienne, 45 ans, dans la plus totale confusion. Le couple a deux fils (12 et 17 ans) et héberge un neveu de 6 ans. Parce que la vie continue, Etienne doit tout à coup remplir le frigo, cuisiner, déchiffrer le mode d'emploi de la machine à laver. Il fonctionne "comme un automate": "On trouve en soi des forces dont on n'a pas conscience. Pour que la maison soit propre, je me couchais à 1 heure du matin et je me levais à 5." Dans son nouveau rôle de père-mère, des voisins bienveillants l'assistent. Leur aide est de courte durée. Peu à peu, ils s'éloignent. D'autres "amis" ont tôt fait de tourner les talons, par cette sorte de déni de la mort qui s'explique mal, mais que les personnes endeuillées découvrent souvent avec désenchantement. "Suis-je devenu un paria? Des proches me proposaient de venir boire une tasse de café. Mais, à l'époque, poursuit Etienne sans la moindre amertume, j'avais surtout besoin d'un triple soutien: pratique dans la maison, administratif dans mes démarches et psychologique pour les garçons." En fait, Etienne lui-même nage en plein brouillard. Pendant six mois, il n'emprunte les routes qu'à du 40 kilomètres à l'heure. Parfois, il envisage de mourir. Le cumul des tâches familiales et professionnelles dévore son temps. Inutile de songer à voir du monde. D'ailleurs, il n'a ni envie ni argent. Avec un traitement de moins, les fins de mois sont difficiles. "Or on refuse que les enfants constatent une baisse de confort. Au contraire: on veut leur donner plus encore." La solitude est pire que tout. Insupportable, comme la tendresse qu'on ne peut ni donner ni recevoir. Comme la force qu'il faut montrer "parce que les hommes n'ont pas le droit d'exprimer leurs sentiments". Et comme la tentation de boire. Mais le corps est rebelle: après deux ans de ce régime, Etienne, jadis assidu aux arts martiaux, a un infarctus. Pour couronner son malheur, l'entreprise qui l'employait le remercie. "Je n'étais sans doute plus assez performant", suppose cet ancien délégué médical. Que faire, quand on touche le fond, sinon remonter? L'ascension d'Etienne passera par l'amour de ses fils et par diverses "thérapies" plus ou moins efficaces - groupes de prières, yoga, littérature, bouddhisme, bénévolat. Mais aussi par un procès gagné contre la Région flamande, jugée responsable du mauvais entretien des arbres du carrefour. En plus de "davantage de compréhension des pouvoirs publics", Etienne aurait aimé trouver, en Belgique francophone, une association d'entraide pour veufs. Il s'est rabattu sur une structure néerlandophone, puis sur l'ASBL "Vivre son deuil", où il a pu, enfin, déverser ses torrents de larmes. "Des larmes de sang, mais aussi de guérison". Il en est sorti lavé. Le deuil a fait de lui un autre homme, proche des autres, loin du matérialisme. Aujourd'hui, la mort ne l'effraie pas plus que le dénuement. "Car quand on part, on n'emporte rien - ni son compte en banque, ni sa belle maison. La seule valeur est ce qu'on laisse au coeur des gens".V.C.