Difficile d'imaginer, en apparence du moins, deux êtres plus différents. D'un côté, René Magritte (1898 - 1967), artiste venu de Lessines à la mise bourgeoise dont la silhouette affectionne les costumes sages, les chapeaux melon, voire les cravates ayant pour seule fantaisie... les pois. Bref, la panoplie idéale pour se fondre subversivement dans la masse. De l'autre, Salvador Dali (1904 - 1989), plasticien né à Figueras (Espagne) qui, loin de l'apparence de normalité du premier, a fait de l'extravagance une seconde nature. De cela, une légendaire moustache en croc témoigne, à la façon d'une profession de foi en faveur de l'exubérance flamboyante et la folie feinte. Mais peut-être est-ce à l'oreille que les deux intéressés divergent le plus. Ecoutons par exemple le son " r " dans leurs bouches respectives. Chez l'Espagnol, il procède d'une véritable dramaturgie sonore, il est " rrrrrrrrroulé " et lancé de manière conquérante depuis les tréfonds de la gorge. Le Belge, en revanche, se garde des effets de voix, broyant ladite consonne sous une mâchoire provinciale, quasi bourguignonne.
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Difficile d'imaginer, en apparence du moins, deux êtres plus différents. D'un côté, René Magritte (1898 - 1967), artiste venu de Lessines à la mise bourgeoise dont la silhouette affectionne les costumes sages, les chapeaux melon, voire les cravates ayant pour seule fantaisie... les pois. Bref, la panoplie idéale pour se fondre subversivement dans la masse. De l'autre, Salvador Dali (1904 - 1989), plasticien né à Figueras (Espagne) qui, loin de l'apparence de normalité du premier, a fait de l'extravagance une seconde nature. De cela, une légendaire moustache en croc témoigne, à la façon d'une profession de foi en faveur de l'exubérance flamboyante et la folie feinte. Mais peut-être est-ce à l'oreille que les deux intéressés divergent le plus. Ecoutons par exemple le son " r " dans leurs bouches respectives. Chez l'Espagnol, il procède d'une véritable dramaturgie sonore, il est " rrrrrrrrroulé " et lancé de manière conquérante depuis les tréfonds de la gorge. Le Belge, en revanche, se garde des effets de voix, broyant ladite consonne sous une mâchoire provinciale, quasi bourguignonne. Quelque part entre le Hainaut et la Catalogne, c'est à Paris que les deux intéressés font se rencontrer leurs désirs de création. Nous sommes en 1929, il y a nonante ans de cela. La toile de fond de cette éclipse ? Le surréalisme auquel l'un et l'autre entendent, chacun à son rythme, apporter sa pierre... même si nés loin de la Ville lumière, ils en apparaissent comme les outsiders. Un autre élément, plus profond, les lie également. Fidèles au projet initié par André Breton dans son célèbre Manifeste de 1924, Dali et Magritte souscrivent au programme qui consiste à mettre au jour le " fonctionnement réel de la pensée ", comprendre " sans que le mécanisme de cette dernière ne soit amputé par la raison tyrannique ". En cela, tous deux nagent à contre-courant. Là où de nombreux disciples de ce mouvement phare du xxe siècle élisent " l'automatisme " (à l'instar de l'écriture automatique qui libère les forces psychiques enfouies comme voie royale), le tandem est d'accord pour dire que cette pratique " limite le potentiel révélateur du surréel dans la réalité ". Comme l'explique Danielle M. Johnson, conservatrice d'art moderne et contemporain (Vero Beach Museum Art), dans le catalogue accompagnant l'exposition Dali & Magritte (1) aux Musées royaux des beaux-Arts de Belgique (MRBAB) : " Ils préfèrent se focaliser sur les possibilités du monde réel comme source d'inspiration créatrice. " C'est que Magritte est méthodique et réfléchi, tandis que Dali affectionne le rendu précis, fidèle en cela à l'admiration qu'il portait aux maîtres anciens (c'est ici qu'il faut rappeler que la fameuse moustache en croc était avant tout un hommage à Vélasquez qui la portait avec panache). Morale de l'histoire ? Ces deux hors- venus ont incarné de manière inspirée le volet figuratif du surréalisme de l'entre-deux-guerres, un destin plastique en soi. Le parcours de Dali & Magritte s'ouvre sur une béance. L'amateur éclairé cherchera en vain Le Temps menaçant (1929), une oeuvre de Magritte pourtant emblématique de la relation avec le fondateur ibérique de la méthode paranoïaque-critique. Hélas, cette huile sur toile de 54 cm 73 cm n'a pas été prêtée par les National Galleries of Scotland où elle est conservée. On ne peut que le regretter dans la mesure où le très beau littoral rocheux surmonté de trois objets vaporeux (un torse, un tuba et une chaise) qu'elle donne à voir a été peint lors d'un séjour méditerranéen du Belge à Cadaqués, à la suite d'une invitation dans la villa d'été de la famille de Dali. Le voyage, réunissant Luis Buñuel et sans doute Joan Miró, est resté mythique en ce qu'il permit à l'auteur du Grand Masturbateur de rencontrer Elena Ivanovna Diakonova (Gala), sa future femme, alors compagne de Paul Eluard, lui-même également convié. Au-delà de la rencontre amoureuse qu'il permit, le mois d'août 1929 fut aussi l'occasion d'un rapprochement bilatéral entre les univers des deux hommes. Pour preuve, la palette chromatique dominée par des tonalités froides du tableau terminé lors de la villégiature catalane renvoie directement vers Le Jeu lugubre (1929) de Dali, toile que Magritte doit avoir vue alors que sa réalisation était en cours. Pour pallier ce manque éclatant, les équipes du musée ont imaginé une enthousiasmante Cloud Room, soit une expérience immersive, se présentant sous la forme d'un cube, qui permet au visiteur d'être au coeur de la composition. Projetée au sol et sur les quatre parois de cette alcôve érigée non loin d'une chronologie murale bienvenue, l'oeuvre se découvre avec le bruit des vagues pour fond sonore. La mer, le ciel et les étranges nuages cotonneux... il n'en faut pas plus pour s'embarquer dans une rêverie poétique bienvenue dans le cas d'un artiste dont les toiles silencieuses,refusant la " peinture rétinienne ", celle qui se charge de représenter le réel à la faveur d'un programme esthétique, peuvent parfois tenir à distance. Le reste du parcours se déploie sous une forme plus prévisible de juxta- position thématique déroulant les intersections des univers respectifs des deux maîtres : " oeil x avant-garde ", " portraits x choses ", " mollesse x désir "... Le tout fait surgir une relation forte placée sous le signe de l'influence (l'exposition met en évidence plusieurs citations, comme un buste de femme encadré que Dali emprunte à L'Attentat de Magritte et recontextualisé dans sa Tentation de saint Antoine de 1946), du dialogue (Dali aurait été l'un des rares à comprendre les implications des images-mots de Magritte) et de la rivalité (le Belge éprouvait un ressentiment certain face au succès commercial de Dali). Les dissemblances apparaissent également, la plus importante étant que Magritte n'interpose rien entre l'objet et ce qui le représente, laissant toute sa force d'étrangeté au réel, tandis que Dali n'a de cesse d'invoquer l'inconscient et la lecture psychanalytique. Une salle marque plus que les autres. " Georgette x Gala " s'arrête sur ces muses dont l'histoire de l'art a retenu le nom, deux femmes aimées d'un amour fou qui, comme le rappelle le guide du visiteur, ne débouchera sur aucune autre descendance que l'oeuvre elle-même. Là aussi, la représentation de l'être aimé souligne convergences - le besoin de convoquer l'intimité et le féminin - et divergences. Si, à travers La Magie noire (1949) ou Georgette (1937), Magritte peint son alter ego sous le signe de l'idéal, Dali signe un Portrait de Gala (circa 1932) ardent, l'intéressée y apparaissant en avant-plan d'un crépuscule incendiaire, métaphore du désir. L'antagonisme est révélateur : au premier, la réserve qui perdure ; au second, l'extravagance qui se consume.