Norman Mailer avait prédit qu'il faudrait au moins dix ans pour que les écrivains soient capables de décrypter dans toutes leurs dimensions les événements du 11 septembre 2001. Sans vraiment parvenir à donner à cette tragédie sa véritable ampleur, des plumes illustres s'y sont déjà frottées. Don DeLillo dans L'Homme qui tombe, John Updike dans Terroriste ou Jay McInerney dans La Belle Vie. Ancien reporter du New York Times, Amy Waldman a couvert les événements en tant que journaliste et elle vient de passer dans le camp de la fiction avec un roman ô combien sulfureux, Un concours de circonstances, qui a suscité pas m...

Norman Mailer avait prédit qu'il faudrait au moins dix ans pour que les écrivains soient capables de décrypter dans toutes leurs dimensions les événements du 11 septembre 2001. Sans vraiment parvenir à donner à cette tragédie sa véritable ampleur, des plumes illustres s'y sont déjà frottées. Don DeLillo dans L'Homme qui tombe, John Updike dans Terroriste ou Jay McInerney dans La Belle Vie. Ancien reporter du New York Times, Amy Waldman a couvert les événements en tant que journaliste et elle vient de passer dans le camp de la fiction avec un roman ô combien sulfureux, Un concours de circonstances, qui a suscité pas mal de débats - et bien des ranc£urs - outre-Atlantique. Quelques années après les attaques terroristes, afin d'honorer les victimes et de rendre aux Etats-Unis leur dignité bafouée, les édiles new-yorkais décident de créer un mémorial sur le site des Twin Towers. Un concours est organisé, et des milliers de dossiers anonymes sont examinés par le jury, qui finit par sélectionner un projet enthousiasmant, bien plus visionnaire que les autres : un " jardin du souvenir " aux allures d'éden rédempteur, pour que l'arbre de l'espérance puisse repousser sur les décombres. Superbe ! Sauf que. Sauf que l'auteur du projet s'appelle Mohammad Khan. Et qu'il est musulman ! La presse ne tarde pas à s'emparer de ce scoop démoniaque, et, tandis qu'elle se déchaîne, le pays s'embrase en criant au scandale devant cette insulte à la mémoire des victimes, " un nouveau coup de poignard dans le c£ur de l'Amérique ". Mohammad aura beau expliquer qu'il n'a rien à voir avec le djihad et qu'il a au contraire voulu " panser les plaies du passé ", il deviendra aussitôt un mouton noir. Pis, un félon coupable d'avoir sournoisement imaginé " un jardin islamique, un paradis pour les assassins, une façon d'envahir et de coloniser le pays ". Avec ce Concours de circonstances, Amy Waldman plonge sa plume dans les blessures de sa patrie en examinant - jusqu'au paradoxe - les conséquences à la fois sociales et spirituelles du mardi noir : une crise morale sans précédent, où le feu des passions et des peurs continue à couver. Au-delà de la question de l'islam et du sort de cette religion aux Etats-Unis, la romancière montre aussi comment les Américains réagissent face à leurs immigrés. Et comment les tensions s'exacerbent dans un pays où, imagine-t-elle, les musulmans se liguent en milices d'autodéfense et où les ennemis du Coran arrachent les foulards en pleine rue, en réplique à l'offense du 11-Septembre. Malgré son réalisme brûlant, Un concours de circonstances n'est pas un simple reportage sur une nation traumatisée. C'est un vrai roman, avec des personnages secondaires qui ne jouent pas les figurants : des membres du jury écartelés entre patriotisme et devoir de tolérance, des politiciens perfides qui exploitent habilement cette affaire, une journaliste de tabloïd prête à toutes les trahisons pour décrocher un scoop, une immigrée cinghalaise qui a perdu son mari pendant les attentats mais qui n'en reste pas moins indésirable. En attendant de savoir ce que deviendra le jardin de la discorde imaginé par l'architecte Mohammad Khan. Son projet sera-t-il expédié aux enfers ou verra-t-il le jour, indépendamment de son identité et de ses origines ? Réponse dans ce remarquable roman de politique-fiction, où Amy Waldman allume un nouveau bûcher de l'Amérique, sur les cendres encore chaudes des Twin Towers. Un concours de circonstances, par Amy Waldman. Trad. de l'anglais (Etats-Unis) par Laetitia Devaux. L'Olivier, 405 p. ANDRÉ CLAVEL