De tous les grands mystères criminels restés sans solution, celui de Jack l'Eventreur est sans doute le plus fascinant. Par l'horreur extrême des crimes attribués au monstre, par la nature chirurgicale de ses sinistres manipulations, par son décor oppressant de culture victorienne et, surtout, par les rumeurs persistantes faisant remonter sa piste jusqu'au palais de Buckingham et à la famille royale, le "cas" de ce tueur en série n'a cessé de titiller l'imagination des écrivains, des scénaristes, des cinéastes. Des auteurs de bande dessinée aussi, tels Alan Moore et Eddie Campbell, dont l'épais et formidable travail intitulé From Hell marque un sommet visuel et narratif du genre.
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De tous les grands mystères criminels restés sans solution, celui de Jack l'Eventreur est sans doute le plus fascinant. Par l'horreur extrême des crimes attribués au monstre, par la nature chirurgicale de ses sinistres manipulations, par son décor oppressant de culture victorienne et, surtout, par les rumeurs persistantes faisant remonter sa piste jusqu'au palais de Buckingham et à la famille royale, le "cas" de ce tueur en série n'a cessé de titiller l'imagination des écrivains, des scénaristes, des cinéastes. Des auteurs de bande dessinée aussi, tels Alan Moore et Eddie Campbell, dont l'épais et formidable travail intitulé From Hell marque un sommet visuel et narratif du genre. C'est de cette "brique" de bédé que les frères Hugues se sont inspirés pour réaliser un film qu'aucun amateur de thriller et d'ambiances troubles ne saurait manquer. Rien ne semblait désigner Albert et Allen, les remuants jumeaux blacks, auteurs à 22 ans du très contemporain Menace II Society, pour investir l'univers de l'Angleterre victorienne d'il y a plus d'un siècle. La réussite est pourtant très spectaculaire et fait de From Hell l'excellente surprise hollywoodienne de ce début d'année. "Un jour, les hommes regarderont en arrière et ils diront que j'ai donné naissance au XXe siècle..." Ces mots attribués à Jack l'Eventreur résonnent d'un écho particulier sur les images du film. Les crimes privés du tueur de prostituées londoniennes annonçaient-ils les massacres collectifs du siècle à venir? From Hell ne répond pas. Mais il ose, sur la personnalité de Jack, la mise en scène de ses meurtres et leur exploitation, des hypothèses qui ne manqueront pas de faire grincer quelques dents. Et pas seulement dans les parages de la monarchie... Pour autant, nous ne sommes pas devant une oeuvre historique. C'est l'imagination qui règne ici en maîtresse généreuse, offrant à nos yeux un spectacle remarquable par son atmosphère, sa force visuelle, ses constants rebondissements et la qualité de la transposition de bédé vers l'écran.Un sanglant mystèreNous sommes donc en 1888, et l'automne pluvieux voit fleurir les cadavres de prostituées dans les sombres ruelles d'un quartier chaud de Londres. La brutalité des meurtres, leur caractère rituel, la facilité de mouvement de l'auteur et sa capacité à passer à travers les mailles du filet policier placent les autorités devant un vrai casse-tête, tandis qu'une psychose affolante s'empare de la population. From Hell tire son titre de la formule ("Depuis l'enfer") clôturant un message du tueur en série. Il nous invite à suivre la trace sanglante de Jack l'Eventreur à travers les yeux d'un policier pas vraiment comme les autres. L'inspecteur Fred Abberline est en effet sujet à des crises de voyance, qu'il nourrit de "voyages" opiacés. Johnny Depp campe idéalement cet enquêteur étrange, ne quittant les cauchemars de ses rêves révélateurs que pour se voir confronté, une fois réveillé, à une réalité plus terrible encore. Remarquablement entouré de comédiens brillants comme Heather Graham, Robbie Coltrane, Ian Holm et Katrin Cartlidge, Depp captive notre attention et nous entraîne avec lui dans l'impensable scénario d'une gigantesque manipulation. Plus que des "révélations" apportées par le film, c'est de ses qualités visuelles que vient le plaisir pris à sa découverte. Les frangins Hugues ont la pêche et leur caméra explore l'espace claustrophobe du drame avec une énergie communicative. Le décorateur Martin Childs ( Quills, Shakespeare in Love) et le directeur de la photographie Peter Deming ( Mulholland Drive, Scream) sont leurs excellents complices dans la recréation fascinante de la formidable bande dessinée de Moore et Campbell. Un emploi retenu des images violentes, auxquelles est souvent préférée une approche suggestive, achève de rendre From Hell hautement recommandable. Louis Danvers