Ce jour de septembre 2006, l'auditoire rassemblé dans la synagogue de la rue Leo Frankel, à Budapest (Hongrie), en reste bouche bée : venu spécialement de Jérusalem, Efraïm Zuroff, historien spécialiste de la Shoah, révèle devant un parterre de journalistes qu'un criminel de guerre hongrois, responsable du massacre de 1 200 juifs, Serbes et Tsiganes en 1942, vit tranquillement dans la capitale depuis 1996. Son nom ? Sandor Kepiro. " Vous vous demandez certainement où il peut bien se cacher, lance alors le chercheur. Il habite dans la maison d'en face ! "
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Ce jour de septembre 2006, l'auditoire rassemblé dans la synagogue de la rue Leo Frankel, à Budapest (Hongrie), en reste bouche bée : venu spécialement de Jérusalem, Efraïm Zuroff, historien spécialiste de la Shoah, révèle devant un parterre de journalistes qu'un criminel de guerre hongrois, responsable du massacre de 1 200 juifs, Serbes et Tsiganes en 1942, vit tranquillement dans la capitale depuis 1996. Son nom ? Sandor Kepiro. " Vous vous demandez certainement où il peut bien se cacher, lance alors le chercheur. Il habite dans la maison d'en face ! "Deux ans plus tard, l'ancien collaborateur des nazis, âgé de 94 ans, réside toujours à la même adresse. Finira-il un jour par rendre compte de ses crimes ? Efraïm Zuroff n'imagine pas qu'il puisse en être autrement. Directeur du bureau de Jérusalem du Centre Simon-Wiesenthal (une ONG juive internationale qui défend les droits de l'homme et la mémoire de la Shoah), l'historien est le dernier chasseur de nazis en activité. Depuis 2002, il pilote l'opération " Dernière Chance ", une campagne mondiale destinée à identifier et localiser les ultimes assassins, encore en liberté. Puis à convaincre les Etats de les juger. Actuellement, Zuroff, 60 ans, carrure imposante et verbe chaleureux, est sur les traces d'un tortionnaire particulièrement sadique. Le Dr Aribert Heim, ancien SS, était médecin-chef au camp de concentration de Mauthausen (Autriche) en 1941. Il a tué des centaines de déportés en pratiquant sur eux des expériences atroces. Il prélevait des organes sans anesthésie et mesurait, chronomètre en main, la durée d'agonie des malheureux, après leur avoir injecté des cocktails de poison mortel dans le c£ur. Aribert Heim, alias " Doktor Tod " (Docteur la mort), en fuite depuis 1962, est le n° 1 sur la liste des 10 criminels nazis les plus recherchés par le Centre Simon-Wiesenthal. Quand on retrouve Efraïm Zuroff, le 9 septembre, dans un petit hôtel de Munich, il rentre d'un rendez-vous crucial. Le matin même, à Innsbruck (Autriche), il est parvenu à rencontrer secrètement Waltraud Böser, 66 ans, la fille - illégitime - d'Aribert Heim. Cette dernière lui a juré n'avoir jamais revu son père. Elle aurait même découvert son passé tout récemment... Zuroff n'en croit pas un mot. Cette femme, qui vit au Chili, se rend régulièrement à San Carlos de Bariloche, une ville argentine proche de la frontière. C'est dans cette zone géographique que Heim pourrait se terrer. Le fugitif, qui aurait aujourd'hui 94 ans, est-il toujours vivant ? Un indice ne manque pas d'intriguer : 1,2 million d'euros en liquide et 800 000 euros en actions dorment sur un compte au nom de Heim, dans une banque berlinoise. Aucun héritier n'est venu réclamer sa part... " Nous n'avons pas de certitudes, reconnaît Efraïm Zuroff. Mais, s'il est toujours de ce monde, nous ferons tout pour débusquer ce salaud ! "Cette traque planétaire est une course contre la montre. Mois après mois, des criminels nazis et leurs collaborateurs, presque tous nonagénaires, meurent de vieillesse. Beaucoup d'entre eux se cachent depuis plus de soixante ans sous de fausses identités. D'autres vivent paisiblement au grand jour, persuadés de leur impunité. Ou convaincus que le passé ne viendra plus les rattraper. Erreur : l'opération " Dernière Chance ", étendue à une quinzaine de pays d'Europe et d'Amérique latine, porte ses fruits. Efraïm Zuroff a mis à profit sa profonde connaissance de l'histoire de la Shoah, qu'il étudie depuis près de quarante ans. Il procède par ordre, de façon méticuleuse. D'abord faire parler les archives. Croiser d'innombrables fichiers : des noms de tueurs se cachaient parfois dans les listes de réfugiés pris en charge par les organisations de secours à la fin de la guerre. Ensuite, remonter chaque piste, une à une. Pour cela, le Centre Simon-Wiesenthal s'attache les services d'historiens dans les pays concernés : Lituanie, Argentine, Allemagne... " Il reste plusieurs centaines, peut-être des milliers de criminels de guerre dans la nature ", estime l'historien allemand Stefan Klemp, rattaché depuis dix ans au Centre Wiesenthal. Les enquêteurs de la " Dernière Chance " multiplient aussi les appels à témoins : annonces dans la presse, ligne téléphonique ouverte 24 heures sur 24, prime de 25 000 dollars (18 400 A) offerte pour un renseignement décisif. Aidé financièrement par Aryeh Rubin, un riche industriel et philanthrope américain, le Centre Wiesenthal, dont le siège est à Los Angeles, n'a que rarement versé ce type de récompense. Les affirmations farfelues sont vite écartées. Quant aux véritables témoins, ils sortent généralement d'un douloureux silence sans attendre de gratification. C'est, par exemple, grâce aux documents transmis par la famille d'une victime qu'Efraïm Zuroff a pu retrouver en 2005, en Australie, Karoly Zentai, 87 ans. Cet ancien officier hongrois " traqueur de juifs " avait tabassé à mort un jeune homme en 1944. Zentai figure en septième position sur la liste " Dernière Chance ". En 2006, l'historien identifie, à Budapest, Sandor Kepiro, ce responsable de massacre qui habite en face d'une synagogue. Kepiro, c'est le n° 3. Ces six dernières années, environ 500 criminels de guerre, auteurs et complices de crimes contre l'humanité ont ainsi été " ciblés ". Les dossiers ont été transmis à la justice de leur pays d'origine et de résidence. Une centaine d'enquêtes ont été ouvertes. " Ces gens doivent répondre de leurs actes devant les tribunaux. Il s'agit non pas de vengeance, mais de justice, de respect pour les victimes et leurs familles, poursuit Zuroff. Cela permet aussi de réveiller les consciences et d'informer concrètement les jeunes générations sur la Shoah et l'ensemble des crimes du IIIe Reich. "Né à Brooklyn, installé en Israël en 1970, le directeur du Centre Wiesenthal de Jérusalem a eu d'illustres prédécesseurs. A commencer par Simon Wiesenthal lui-même. Rescapé des camps, ce véritable " gardien de la mémoire " du génocide juif avait consacré plus de cinquante ans de sa vie à retrouver un millier de bourreaux hitlériens. Il est décédé en 2005. De leur côté, l'avocat et historien Serge Klarsfeld et sa femme, Beate, ont pourchassé et fait condamner les responsables de la déportation des juifs de France, dans les années 1970 et 1980. Serge Klarsfeld approuve le principe de l'opération " Dernière Chance " : " Il est insupportable que les auteurs de crimes imprescriptibles puissent compter sur une impunité. " Mais il est beaucoup plus réservé sur la portée historique et l'efficacité d'éventuels procès. " Les principaux tortionnaires sont morts ou ont été condamnés, souligne-t-il. Aujourd'hui, il ne reste que des criminels auxiliaires, très âgés, contre lesquels on ne dispose pas toujours de preuves écrites irréfutables. "Zuroff, lui, ne l'entend pas ainsi. " Quand on arrête un chef de gang, doit-on cesser de poursuivre ses complices ? s'exclame-t-il. Ma crainte n'est pas que la Shoah soit oubliée, mais que son histoire soit déformée dans certains pays d'Europe de l'Est, où l'on préfère oublier la participation active des tueurs locaux à la machine de mort nazie. "Paradoxalement, dans cette inlassable chasse aux assassins, le plus dur n'est pas de les localiser. A l'exception d'Aribert Heim, le lieu de résidence des neuf autres personnages figurant sur la liste du Centre Wiesenthal est connu. Trois d'entre eux vivent en Allemagne, un en Australie, un autre en Estonie... Mais l'étape ultime, celle qui consiste à les voir présentés devant un tribunal, est un casse-tête juridique. Trop âgés, malades ou feignant de l'être, difficilement extradables, ces vieux messieurs savent que l'horloge tourne en leur faveur. Surtout quand ils bénéficient de la lenteur de l'administration ou de protections politiques. " Le fait que ces gens puissent mourir dans leur lit me gêne, alors que leurs victimes n'ont pas connu une fin si douce ", déclare au Vif/L'Express l'écrivain Elie Wiesel, rescapé des camps d'Auschwitz et de Buchenwald. " Je suis contre la peine capitale, mais qu'ils connaissent au moins l'enfermementà Comment accepter leur impunité ? " poursuit le Prix Nobel de la paix. Dans son dernier roman, Le Cas Sonderberg (Grasset), Wiesel met justement en scène un ancien nazi émigré aux Etats-Unis qui va être jugé par son propre petit-fils. En matière d'impunité, l'un des cas les plus sidérants est celui du Croate Milivoj Asner, 95 ans, quatrième sur la liste Wiesenthal. Responsable de la déportation de centaines de juifs, Serbes, Tsiganes et militants communistes en 1941 et 1942, sous le régime oustachi pronazi, Asner s'est réfugié en 2004 à Klagenfurt, en Autriche. La Croatie souhaite le juger ; Interpol a lancé un mandat d'arrêt international contre lui. Mais, jusqu'à présent, l'Autriche a refusé de le livrer en raison de sa " mauvaise santé psychique ". Pourtant, le 10 juin dernier, pendant l'Euro de football, Asner a été reconnu par un journaliste dans les rues de Klagenfurt. Bras dessus, bras dessous avec sa femme, il fêtait la victoire de l'équipe croate au milieu des supporters ! Malgré le scandale provoqué, le criminel avait reçu le soutien du leader d'extrême droite Jörg Haider [décédé le 11 octobre], alors gouverneur de Carinthie, la région de Klagenfurt : " Il vit tranquillement parmi nous depuis des années [...]. Nous tenons beaucoup à cette famille. " Efraïm Zuroff, lui, a aussitôt rencontré la ministre autrichienne de la Justice, pour réclamer une nouvelle expertise du cas Asner. Demande accordée, mais quand aura-t-elle lieu ? En attendant, le chasseur de nazis redouble d'efforts. Le 12 septembre, en fin diplomate, il était à Belgrade, où le ministre de la Justice serbe lui a confirmé qu'il demandait à son tour l'extradition de Milivoj Asner. S'il obtient un jour la condamnation de ce dernier, Zuroff sait que des nationalistes croates ont juré de le venger. Il a aussi reçu des menaces de mort en Lituanie. Il s'en moque. Depuis le début de son combat, Efraïm Zuroff est parvenu à faire juger une douzaine de criminels. " Plus de soixante ans après les faits, il est très compliqué de démontrer les culpabilités individuelles devant un tribunal, souligne l'historienne allemande Claudia Moisel, chercheuse à l'université de Munich. En l'absence de documents écrits, les témoins doivent se souvenir de détails très précis. " Parole de survivant contre parole d'assassin. Alors, entre deux missions, le limier du Centre Wiesenthal peaufine sans relâche ses dossiers dans son bureau de Jérusalem. Le temps presse. Dans quatre ou cinq ans, l'opération " Dernière Chance " prendra fin. Les criminels nazis auront définitivement disparu. " D'ici là, nous avons le devoir de tenter l'impossible pour les rattraper ", martèle Zuroff. L'Histoire, elle, a déjà rendu son verdict. A paraître, le 30 octobre : Chasseur de nazis, par Efraïm Zuroff, en collaboration avec Alexandre Duyck. Michel Lafon, 240 p.Dossier réalisé par Boris Thiolay, Anne vidalie et philippe broussard; B. T.