Derrière une grande table d'acajou, tout au bout de son ovale, Daniel Salvatore Schiffer (DSS) fait l'effet d'un baron présidant à une réunion familiale. Pourtant, en ce lundi après-midi, l'assemblée se réduit à son ordinateur posé entre une mallette de cuir fané et une canne à pommeau doré. En avance pour l'entretien, il saisit l'occasion pour terminer des mails, confirmer des rendez-vous et faire partager à la terre entière les critiques de son dernier livre, Traité de la mort sublime (Alma Editeur). Hier à Paris, aujourd'hui à Bruxelles, il enchaîne avec extase les radios, les interviews, les dédicaces ou les conférences, le tout en parallèle de ses cours de philo à l'Académie des beaux-arts de Liège.
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Derrière une grande table d'acajou, tout au bout de son ovale, Daniel Salvatore Schiffer (DSS) fait l'effet d'un baron présidant à une réunion familiale. Pourtant, en ce lundi après-midi, l'assemblée se réduit à son ordinateur posé entre une mallette de cuir fané et une canne à pommeau doré. En avance pour l'entretien, il saisit l'occasion pour terminer des mails, confirmer des rendez-vous et faire partager à la terre entière les critiques de son dernier livre, Traité de la mort sublime (Alma Editeur). Hier à Paris, aujourd'hui à Bruxelles, il enchaîne avec extase les radios, les interviews, les dédicaces ou les conférences, le tout en parallèle de ses cours de philo à l'Académie des beaux-arts de Liège. Coquet, il s'empresse de préciser, sourire au bout des lèvres, que la canne n'est que " d'apparat " avant de caresser du bout du doigt la tête d'aigle qui surplombe l'élégant bâton. Une canne qui renferme une petite cachette, une fiole à bouchon qui, au xixe siècle, permettait à son propriétaire de se défoncer à l'absinthe dans les jardins d'hiver ou les salons compassés. Mais pour Schiffer, arborer une canne, c'est surtout une élégance, une touche " dandy " qui lui rappelle Nietzsche, son seul dieu, dont l'animal préféré - ce n'est pas une coïncidence - était justement l'aigle : " J'aime cet animal qui surplombe le monde de son regard vif, clair et intelligent. Il me fait songer à l'albatros du poème de Baudelaire, un oiseau majestueux cruellement malmené par les hommes... ", soupire-t-il le coeur empli de compassion. Avant de démarrer sur sa première oeuvre d'art préférée, DSS revient sur son parcours d'aigle-albatros, une vie construite contre la figure paternelle, un prédicateur italien converti au protestantisme limite fanatique et chef d'une famille composée d'un second fils et d'une épouse juive dépressive. Un homme contre lequel Daniel s'est construit en totale opposition : " Mon père était très sévère : pas de télé, pas de jeu, pas de radio, j'étais obligé de lire et de réciter la Bible constamment. Heureusement, il y avait une bibliothèque chez mes grands-parents ; c'est elle qui m'a sauvé. La lecture était ma seule consolation ! " Une enfance passée entre Dieu, Jésus, les apôtres, les classiques de la littérature et les grands philosophes donc : " A 16 ans, j'avais tout lu. A 26 ans, j'étais diplômé en philo, je partais à Paris suivre l'enseignement de Deleuze avant de rejoindre, pour dix années, l'Italie. " C'est alors que le philosophe découvre Mort à Venise, le film de Luchino Visconti et non le livre de Thomas Mann. Daniel Salvatore Schiffer l'avait déjà vu, en réalité, à Liège. Mais il ne peut s'empêcher de le raccrocher à sa période milanaise. Il y enseigne la littérature contemporaine, au centre culturel français. " Parallèlement, je donnais des cours de français à Gianni Versace, tout en dirigeant une importante maison d'édition spécialisée dans la publication des intellectuels dissidents de l'Est, comme Vaclav Havel, qui devint mon grand ami ". Et de citer d'autres noms célèbres, d'hommes ou d'ouvrages, nombre d'exemplaires à l'appui. A cette époque, DSS est la coqueluche des salons, fréquente le beau monde, celui des palais et de l'aristocratie du nord de l'Italie, l'historique et la plus chic que l'Italie ait à offrir. C'est là que, à 28 ans, il rencontre Jeanie, alias Jean Toschi Marazzani Visconti, la cousine de Luchino Visconti. " J'étais invité à une réception chez elle, je suis arrivé avec une rose rouge et une bouteille de Veuve Clicquot et je ne suis plus reparti. Elle était très belle, elle avait vingt ans de plus que moi. Moi, je pesais 65 kilos à peine et je portais les cheveux longs. Elle était fascinée par ma culture et ma jeunesse tandis que je me prenais pour Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir, de Stendhal. " Si Schiffer ne rencontrera jamais Luchino, juste décédé, il se rappelle très bien d'Helmut Berger, l'amant et l'acteur fétiche du réalisateur italien qu'il croisa un soir dans les quartiers chics de Rome. Luchino mort, la carrière de Berger part à vau-l'eau : alcoolique, drogué, il erre un peu sur les vestiges de son passé. " Au hasard d'une rencontre, il m'entraîne dans son appartement et me montre une série de dessins originaux que Luchino lui avait offert. Klimt, Schiele et Kokoschka. Tous les maîtres de la Sécession viennoise, qu'il avait punaisés au-dessus de son lit. C'est alors qu'il me dit : " Si tu couches avec moi, tu peux en choisir un. " Hélas, regrette Schiffer, je ne suis pas homosexuel. " Une semaine plus tard, il découvre dans le journal que Berger s'est endormi en fumant et que l'appartement a brûlé sans qu'aucun de ces dessins n'ait pu être sauvé. Pour revenir à Mort à Venise, DSS confie être particulièrement touché par son esthétique, l'extrême sobriété de son raffinement, l'amour platonique noué entre le jeune Tadzio et le vieux musicien interprété par Dirk Bogaert. Le tout avec Venise en toile de fond, une ville en proie au choléra et qui s'éteint peu à peu à travers la mort de ses habitants. " Comme tout ce qui était présent en moi : la tourmente de l'enfance, le dandysme et la mort. Par ailleurs les sujets de mes derniers ouvrages. Car, comme disait Visconti, s'approcher au plus près de la beauté, c'est déjà sentir l'odeur de la mort. " Huit ans d'amour et de champagne plus tard, le philosophe met fin à sa relation avec la comtesse pour suivre la femme du consul de France, " un mélange de Birkin et d'Adjani ", qui quitte son mari pour lui. Un détour de quelques mois à Paris et Daniel Salvatore Schiffer s'envole vers la troisième phase de sa vie : l'engagement politique et humanitaire en faveur de la Serbie, alors en pleine guerre d'indépendance dans la vieille Yougoslavie qui implose et se déchire. " Je suis le seul intellectuel qui a été voir réellement ce qui se passait sur le terrain et, si la situation était effectivement atroce, ce n'était pas ce que dénonçaient "les nouveaux philosophes" ( NDLR : Bruckner, Finkielkraut, Lévy, Glucksmann) qui comparaient les camps serbes d'emprisonnement, en Bosnie notamment, aux camps de concentration ", explique-t-il, longuement, avant d'ajouter avoir réussi à libérer des camps que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avait échoué à fermer. DSS énumère ensuite tous ses livres d'engagement, ses articles, ses pétitions et les succès qu'il a remportés alors. Au même moment, à Belgrade, il rencontre la cheffe de cabinet du ministre de la Santé, Daniela : " L'une des plus belles femmes que j'ai jamais vues. Je ne parlais pas serbe à l'époque (aujourd'hui je parle six langues), elle ne parlait pas anglais. Tout s'est fait dans un seul regard. " Un enfant naît à Paris, Alexandre, sa plus belle oeuvre d'art. Paris, où il passe son temps quand il n'est pas en Serbie à militer en faveur des droits de l'homme. Sept ans plus tard, Salvatore Schiffer se sent trompé par les hommes auprès desquels il s'était engagé. " Je poursuivais des causes nobles, eux ne cessaient de retourner leur veste au plus offrant. Finalement, il n'y a que les femmes qui ne m'aient jamais trahi. " Le philosophe déclare s'être alors réfugié dans son amour pour l'art. Il entame la quatrième partie de sa vie : l'esthétisme et le dandysme. Nous sommes en 1999, il débarque seul à Liège et se marie rapidement avec Nadine, son épouse avec laquelle il vit encore aujourd'hui. C'est sans doute un peu pour toutes ces femmes qu'il choisit comme deuxième oeuvre LaGhirlandata, ce portrait du peintre préraphaélite Dante Gabriel Rossetti. Pour ces femmes et pour le dandysme, son dada. Il certifie d'ailleurs que les unes comme l'autre éveillent en lui un " mysticisme athée ". Car si pour le commun des mortels ou pour le dictionnaire Larousse, le dandysme est avant tout une " suprême élégance dans ses habits, ses manières ou ses goûts ", pour Daniel Salvatore Schiffer, le dandysme va plus loin : c'est une volonté métaphysique de réunir l'âme et le corps. Une volonté de dépasser le dualisme judéo-chrétien qui sépare le corps et l'esprit et oppose le bien et le mal, l'innocence et la culpabilité, le masculin et le féminin. " Par mon éducation, je ne supporte pas l'idée d'un dieu vengeur, punitif et tout-puissant, comme celui de mon père. Mon dieu à moi est charitable, compassionnel comme le Christ, un grand romantique, à l'image de ce que seront Oscar Wilde ou Lord Byron. Le Christ, l'homme détaché du matérialisme qui entend se situer au-dessus de la polarité du monde et que les dandys rejoignent dans leur approche "par-delà le bien et le mal" du Zarathoustra de Nietzsche. A cet égard, le Christ reste pour moi le premier dandy de l'histoire. " Le dandysme, une esthétique métaphysique pour sauver l'homme donc, " car ce n'est pas la religion qui sauve mais la beauté ". De là à affirmer que DSS est un dandy lui-même ? C'est un pas qu'il n'ose pas franchir. Tout au plus confesse-t-il en partager l'esprit libre, libertin et libertaire. Mais ce qui est évident à ses yeux, c'est que l'esthétique lui a permis de traverser ses souffrances et de les sublimer, un peu comme David Bowie, Socrate, Wilde ou Mishima, qui partagent cette expérience peu commune d'avoir réussi à sublimer leur propre mort ; le sujet de son tout récent Traité de la mort sublime postule en effet qu'il n'est pas de talent plus grand pour un artiste que de parvenir à rendre beau ce qui terrifie le plus l'être humain. Un art que seuls les super dandys parviennent à approcher. En faisant eux-mêmes de leur mort une véritable oeuvre d'art. Pour clore sa sélection : cette sculpture représentant David terrassant Goliath, de Donatello. L'artiste italien livre ici une version particulièrement efféminée et maniérée du combat. L'androgynie, une caractéristique du dandy, qui vise surtout à dépasser les standards de " l'être commun " en fusionnant les genres. Physiquement, Daniel Salvatore Schiffer en est loin, même s'il assume son côté féminin en revendiquant " adorer le parfum des fleurs ". Il reconnaît de la même manière avoir été un sacré séducteur : " Plus Don Juan que Casanova. Ce qui comptait, c'était la conquête, pas la femme. Aujourd'hui, j'ai 60 ans et je me sens vieillir. C'est terrible pour un séducteur de vieillir et de ne plus pouvoir suivre... " D'ailleurs, assure-t-il, il voit déjà sa mort venir et ne se prédit pas plus de dix ans à vivre, une des raisons pour lesquelles, selon lui, il écrit presque trois livres par an. Libéré de la séduction à présent, il se dit en paix et heureux de se consacrer entièrement à l'écriture. " Pour tenter de survivre à travers mon oeuvre ", souffle-t-il. A l'évocation de ce qu'il aimerait vivre le jour du grand départ, le philosophe semble subitement nettement moins prêt que les super dandys qu'il admire tant. En tout cas, il ne voudrait pas que la Faucheuse le prenne par surprise. Il aimerait plutôt mourir " debout, les yeux grands ouverts ". Sans doute devant un coucher de soleil, en écoutant une nocturne de Chopin.