Il est presque minuit au Palais des beaux-arts de Bruxelles. La reine regagne sa loge. Le bon millier de spectateurs ayant bravé la fatigue pour assister à la proclamation se lève, les yeux dirigés vers la loge royale. La voix de Gilles Ledure, le nouveau président du jury, se serre. Il prononce des mots qui désormais sont un rituel : " Premier prix... ". La formule est longue. Elle est déclinée dans trois langues. Son prédécesseur, Arie Van Lysebeth, semblait prendre plaisir à savourer l'instant. A distendre chaque voyelle pour qu'elles paraissent durer trois heures. Dans les coulisses, douze candidats n'en mènent pas large. Dans un instant, un nom sera prononcé et l'essentiel sera plié. " Premier prix... ". Le nom de Stella Chen est lâché.
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Il est presque minuit au Palais des beaux-arts de Bruxelles. La reine regagne sa loge. Le bon millier de spectateurs ayant bravé la fatigue pour assister à la proclamation se lève, les yeux dirigés vers la loge royale. La voix de Gilles Ledure, le nouveau président du jury, se serre. Il prononce des mots qui désormais sont un rituel : " Premier prix... ". La formule est longue. Elle est déclinée dans trois langues. Son prédécesseur, Arie Van Lysebeth, semblait prendre plaisir à savourer l'instant. A distendre chaque voyelle pour qu'elles paraissent durer trois heures. Dans les coulisses, douze candidats n'en mènent pas large. Dans un instant, un nom sera prononcé et l'essentiel sera plié. " Premier prix... ". Le nom de Stella Chen est lâché. A travers la salle, une rumeur très perceptible. " Stella Chen ? ! " C'est que le public espérait Timothy Choo, présenté comme le favori dès les premières heures du concours (et qui recevra finalement le deuxième prix). La candidate américaine était passée juste avant le Canadien, le mercredi soir. Elle aussi avait joué le Concerto en ré majeur op. 35 de Tchaïkovski. Mais discrète, gracieuse, musicienne, on l'aurait presque oubliée au profit de son collègue. L'un comme l'autre, interrogés séparément, avaient pourtant dit la même chose, presque mot pour mot : " Favori ? Vraiment ? Je n'en sais rien. Je suis ici pour travailler, je joue du violon, sans me poser de questions. " Tout au long de l'épreuve, ils auront été tous deux des monuments de modestie et d'effacement. Mais la discrétion en particulier de Stella Chen, dans une épreuve qui glorifie la singularité, aura semblé incongrue à certains, habitués à voir se disputer les savants spécimens au sabre laser... Stella Chen est née en Californie. Quand elle était petite, ses parents souhaitaient qu'elle s'essaie à plein de choses. Que son esprit soit sans arrêt stimulé. Elle a fait du piano. Elle a fait des sciences, des mathématiques. Elle a aussi fait beaucoup de sport. Il n'était pas question de carrière ou d'arriver à quoi que ce soit de précis ; simplement de fertiliser son jeune esprit. De l'ouvrir au monde. Le violon, elle l'a rencontré par hasard, quand elle avait 5 ans, à l'âge où de virtuoses miniatures sont déjà des vétérans de l'instrument. Elle a fixé son regard sur ce petit meuble portable, tout vernis et laqué, ayant depuis des siècles perdu son odeur de pinèdes et d'échardes. " C'est le chant qui m'a plu. J'avais l'impression de pouvoir chanter en jouant de mon violon. Je ne l'ai plus quitté ", nous explique-t-elle au lendemain de sa victoire. Depuis que Gilles Ledure a prononcé son nom et que des hordes de journalistes se sont précipitées vers elle sur la scène du Palais des beaux-arts, Stella Chen n'est pas redescendue sur terre. " Je suis sur mon nuage. Je profite. Je ne réfléchis pas trop. " Mine de rien, elle est encore dans la dramaturgie de la compétition : le concert de clôture l'attend. Et elle sait que ce n'est plus une candidate que le public viendra écouter, le 6 juin, mais la première lauréate du concours musical international Reine Elisabeth de Belgique. Et ça, ce n'est pas rien. Ça ne se prend pas à la légère. Le temps de l'effacement a sans doute vécu, pour celle qui avait jusqu'ici déjà pourtant obtenu le 4e prix de la Menuhin Competition en 2008, et le premier prix aux L.A. Philharmonic Bronislaw Kaper Awards. Quand on lui demande comment elle a supporté tout ça - les mois de préparation, la première épreuve, l'imposé de la demi-finale, les cabrioles du récital, le concerto de Mozart, l'imposé de la finale appris en une semaine, le concerto de Tchaïkovski - elle répond par un haussement d'épaules. Comme si ce sacerdoce, elle l'avait pesé il y a de nombreuses années déjà, au moment où le légendaire violoniste et professeur israélien Itzhak Perlman lui a permis d'intégrer son programme de jeunes artiste à la Juilliard School of Music de New York. Depuis, tout n'a été qu'un cheminement logique, pour celle qui a aussi obtenu un master en violon du New England Conservatory en 2006 et qui a notamment étudié avec Miriam Fried, première lauréate du concours Reine Elisabeth... 1971. Et même si son parcours a parfois ressemblé à une promenade obtuse dont les privations relèvent du martyre, elles n'ont toutefois jamais complètement aboli la notion de plaisir en musique pour la jeune Américaine. Celle qui a inscrit son nom au palmarès du plus prestigieux des concours est une femme simple et gaie. Légère. A la Chapelle - où on l'a enfermée pendant une semaine, seule dans une pièce avec une nouvelle partition épaisse et hostile, elle raconte avoir communié avec les candidats autour de cette épreuve, réfléchissant ensemble aux difficultés de l'imposé et tentant d'en résoudre les énigmes sans se regarder en ennemis. " Entre nous, il n'existait pas une once d'animosité. Comme si nous n'étions pas des concurrents ", souligne-t-elle. " Je ne sais pas si c'est parce que nous sommes des hurluberlus ou si c'est parce que nous étions tous épuisés, mais nous avons tellement ri pendant cette semaine ! Nous avons ri sans discontinuer, en nous efforçant de travailler. " Est-ce cette douce bonté, cette bonne humeur communautaire qui ont déstabilisé cette année les commentateurs ? Marquent-elles l'avènement d'une génération d'artistes qui entendent servir la musique avec humilité ? Stella Chen et ses camarades se sont présentés, processionnaires et calmes, sur les planches de Bozar (1). Ils ont souri. Ils ont joué, souvent, de manière apollinienne. Ils n'ont pas accepté d'être des concurrents. Quelque part, ils n'ont pas joué le jeu... Voilà en tout cas pour l'heure la jeune Américaine dépositaire de deux violons. Celui que lui prêtait jusqu'ici la Juilliard School (un prodigieux Del Gesù du xviiie siècle), et le Stradivarius que le concours Reine Elisabeth mettra à sa disposition pour quatre ans. " Ces violons sont des oeuvres d'art. Quand on en joue, il faut d'abord les apprivoiser. " Ce n'est pas sans tristesse qu'elle s'imagine déjà rendre son premier violon aux instances académiques qui le lui prêtaient. " Vous savez, c'est mon bébé. Je l'aime. J'ai beaucoup grandi avec lui. " Gagner un concours. L'un des plus grands. " Je le prendrai en photo. Je lui ferai des bisous. " Stella Chen a bien compris que dans la musique coule le lait de la tendresse humaine.