Six concerts par semaine, multipliés par quatre par mois, douze par an, à raison de cinq musiciens par soir en moyenne, cela fait combien d'artistes reçus entre le printemps 1986 et celui de 2020?" Sergio Duvalloni (69 ans) se ressert un verre de blanc italien, ramené après trois mois et demi passés dans la Botte, tout en calculant. Le total ne devrait pas être loin des 48 000 musiciens et des 7 000 à 8 000 soirées organisées, parfois jusqu'aux premières heures du jour. Comme celle qui a vu débarquer au Sounds le grand Paco de Lucía - plus flamenco que jazz - après un concert donné au Palais des Beaux-Arts, et au cours de laquelle il a improvisé jusqu'au lever du soleil.
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Six concerts par semaine, multipliés par quatre par mois, douze par an, à raison de cinq musiciens par soir en moyenne, cela fait combien d'artistes reçus entre le printemps 1986 et celui de 2020?" Sergio Duvalloni (69 ans) se ressert un verre de blanc italien, ramené après trois mois et demi passés dans la Botte, tout en calculant. Le total ne devrait pas être loin des 48 000 musiciens et des 7 000 à 8 000 soirées organisées, parfois jusqu'aux premières heures du jour. Comme celle qui a vu débarquer au Sounds le grand Paco de Lucía - plus flamenco que jazz - après un concert donné au Palais des Beaux-Arts, et au cours de laquelle il a improvisé jusqu'au lever du soleil. L'histoire du Sounds démarre par la rencontre, en 1979, à Berlin, entre Sergio et Rosy Merlini, qui deviendra son éternelle fiancée et copropriétaire du club. Elle est originaire du lac de Garde, lui d'une bourgade entre Rome et Florence. "Je travaillais dans un restaurant, Sergio y faisait le DJ, après avoir eu un certain succès en Italie, raconte Rosy. On habitait Kreuzberg, pas loin du mur: la ville était impressionnante, excitante. Mais on s'est dit qu'on ne voulait pas forcément vieillir dans cet environnement-là." Après un voyage en Malaisie, Sergio reçoit une proposition d'un compatriote pour s'occuper d'un café situé place Jourdan, à Etterbeek. Un vingt-quatre heures sur vingt-quatre où bringue et bagarres alcoolisées se mêlent. La nuit, mais un rien trop sauvage. "On venait de Berlin, une ville qui semblait ultramoderne. Quand on a débarqué à Bruxelles, cela faisait une différence", avoue Rosy, assise dans la cuisine de l'appartement que le couple occupe rue de la Tulipe, à quelques mètres du Sounds. On est en janvier 1985. Neuf mois plus tard, en novembre, Sergio et Rosy signent le bail avec le propriétaire de l'immeuble qui abritera leur futur club de jazz. Il ouvre le 10 avril 1986. Dans un quartier un rien borgne, avec le café La Vague et celui baptisé La Tulipe, "interdit aux militaires" . A deux pas du Bierodrome, un bistrot avec musique live tenu par "le Pol", un moustachu chauve qui a fait ses armes dès les années 1960. Et puis, à cinq minutes à pied, se trouve également le Monty, un cinéma et piano-bar où l'on peut écouter dans ses frasques le jeune et wild Didier Odieu. Le Sounds s'ouvre, dans un premier temps, à d'autres musiques que le jazz. Le bluesman Marc Lelangue se souvient: "J'ai dû être le deuxième ou le troisième à jouer au Sounds, dans ce qui ressemblait un peu à un long couloir pas très large, avec la scène qui prenait place sur une sorte de ring de boxe au milieu de l'espace. Sergio a d'abord loué l'endroit avant de l'acheter." C'était en 1991. Sergio et Rosy sont sommés de quitter les lieux, quasi du jour au lendemain, s'ils n'achètent pas. Le propriétaire est en fin de vie et veut assurer l'avenir de ses héritiers. La journée, le Sounds ouvre dès midi, et propose des pâtes - évidemment - préparées par Rosy dans la cuisine du sous-sol. Les employés et les étudiants des environs - on est tout proche de l'athénée d'Ixelles et du collège Saint-Boniface - répondent présents mais il s'agit de tenir jusqu'au plus noir de la nuit. Un marathon de douze heures, au minimum, assuré par le seul couple. La réputation du lieu se construit au-delà de la petite Belgique, au fil des passages de clients. Comme lorsque la star anglo-italienne Pino Palladino vient goûter la cuisine de Rosy. Ou quand d'autres clients italiens lui commandent ses célèbres pâtes à l'ail et aux poivrons piquants: " Ils étaient cinq, se remémore-t-elle. Après un premier plat, ils ont re- demandé la même chose." Les gourmands sont, en réalité, des clients mystères de la marque Barilla - leader mondial des pâtes sèches - chargés de vérifier la qualité des restos européens. Même pas une blague. Le grand Philip Catherine, 79 ans, et plus d'un demi-siècle de carrière, confirme la chaleur de l'endroit où il se produira, d'ailleurs, en quartet le 27 novembre prochain: "J'ai dû jouer dans des centaines de clubs dans le monde mais le Sounds a toujours été l'un de mes favoris, un peu comme le Jazzhus Montmartre, à Copenhague, ou Le Duc des Lombards, à Paris." David Linx, autre habitué des lieux, tout aussi enthousiaste, souligne l'esprit du lieu: "Il est important d'avoir des clubs où l'on puisse encore essayer des choses, sans forcément devoir sortir un disque. Sergio et sa femme ont d'abord voulu garder un lieu culturel avant de se préoccuper de faire de l'argent. Ce sont eux qui ont insufflé du caractère à l'endroit." C'est aussi au Sounds que passe le futur Vaya Con Dios, Dirk Schoufs, ou qu'AKA Moon bourlingue ses riffs originaux. Là aussi que s'inscrivent les jams qui feront du Sounds un lieu unique des lundis. "Longtemps, le Travers organisait des jams chaque lundi, embraie Sergio. Lorsqu'il a fermé, en 2000, on s'est autorisé à proposer semblable événement hebdomadaire." Le pianiste Joachim Cafonette a été le témoin de ces soirées particulières, qui rassemblaient dix, vingt ou davantage encore de musiciens, et ayant donné naissance à des groupes importants comme Brussels Jazz Orchestra ou Octurn: "Entre l'âge de 18 et 20 ans, j'ai dû donner une centaine de concerts au Sounds, dont sans doute la moitié lors de ces lundis de jams. Les gens jouaient ailleurs et puis débarquaient au Sounds vers minuit voire plus tard. Dans une très belle ambiance et des conditions techniques convenables. Quand j'y allais, à l'époque, les musiciens étaient payés à l'entrée tandis que les patrons se payaient avec les recettes du bar. L'endroit accueillait environ cent vingt personnes ; le vendredi ou le samedi soir, on pouvait donc se faire de l'argent. Ce n'était pas un mauvais deal, même si jouer un mardi de février, là, il pouvait n'y avoir personne." Joachim Cafonette est aujourd'hui membre de l'asbl Sounds Live qui gérera l'avenir musical du Sounds, quatre jours par semaine. Le bâtiment qui abrite le club de jazz a été racheté, à Rosy et Sergio, au début de l'été 2020 par l'ONG Buen Vivir. "Bien sûr, il y avait la pandémie, explique Sergio, mais à plus de 65 ans tous les deux, on songeait à passer la main. On a reçu des offres financièrement supérieures, mais de la part de gens qui n'étaient pas intéressés à perpétuer le club. C'est pourquoi on a vendu à Buen Vivir." Le 1er novembre, quelques jours avant la réouverture, on accompagne Sergio et Rosy au Sounds, en plein travaux, en compagnie de Joachim Cafonette et de ses comparses, dont Fanny De Marco, passée par le théâtre Marni, et Igloo, le plus jazz des labels belges. L'espace est chamboulé et amélioré: davantage d'ouverture vers le jardin, une scène réaménagée et adaptée aux exigences électriques et autres de 2021. Mais toujours dans un esprit que l'on espère jazz et convivial. Sergio et Rosy semblent enveloppés dans les souvenirs et les inévitables comparaisons passé et futur. Habitant à cinquante mètres de ce qui a incarné le plus important projet de leur vie, aucun doute qu'ils revisiteront le lieu de leurs glorieuses années. Même si Rosy ne fera plus ses délicieuses pâtes. A moins que... La soirée du 18 novembre s'annonce d'ores et déjà bien remplie. D'intérêt et de plaisirs avoués.