Au secours, Wilfried ! Reviens ! " Le recours à Martens, ce dinosaure dont la jeune génération ignore jusqu'au nom montre bien dans quel état se trouve ce pays : complètement déboussolé. Il n'y a pas si longtemps, le monde politique ne jurait que par le jeunisme et le vedettariat, censés remplacer avantageusement le règne, que l'on disait désuet, des idées et de la consistance. Voilà qu'aujourd'hui, pour sortir de la crise, on va chercher un ancien Premier ministre, exilé à l'Europe, qui n'a plus fait partie de la moindre équipe gouvernementale depuisà dix-sept ans ! On veut bien admettre, avec Nietzsche, que " l'homme de l'avenir est celui qui aura la plus longue mémoire ", une qualité dont Martens ne doit pas être dépourvu, mais on doute quand même qu'il soit l'homme de la situation. Certes, il n'aura effectué qu'un retour transitoire, le temps de laisser à chacun l'occasion de digérer ses ranc£urs, d'enterrer ses exclusives et d'assouplir ses conditions. Le temps d'arracher un consensus sur l'identité du successeur d'Yves Leterme. Lequel, là, vraiment, devra se montrer cap...

Au secours, Wilfried ! Reviens ! " Le recours à Martens, ce dinosaure dont la jeune génération ignore jusqu'au nom montre bien dans quel état se trouve ce pays : complètement déboussolé. Il n'y a pas si longtemps, le monde politique ne jurait que par le jeunisme et le vedettariat, censés remplacer avantageusement le règne, que l'on disait désuet, des idées et de la consistance. Voilà qu'aujourd'hui, pour sortir de la crise, on va chercher un ancien Premier ministre, exilé à l'Europe, qui n'a plus fait partie de la moindre équipe gouvernementale depuisà dix-sept ans ! On veut bien admettre, avec Nietzsche, que " l'homme de l'avenir est celui qui aura la plus longue mémoire ", une qualité dont Martens ne doit pas être dépourvu, mais on doute quand même qu'il soit l'homme de la situation. Certes, il n'aura effectué qu'un retour transitoire, le temps de laisser à chacun l'occasion de digérer ses ranc£urs, d'enterrer ses exclusives et d'assouplir ses conditions. Le temps d'arracher un consensus sur l'identité du successeur d'Yves Leterme. Lequel, là, vraiment, devra se montrer capable de poser un acte fondateur qui solde le passé, signe une conviction et dessine un avenir. La tâche du nouveau gouvernement sera gigantesque. Un travail de Sisyphe. A peine aura-t-il livré la bataille des cent jours qu'il devra se lancer dans la guerre des deux cents ans. Jugez un peu : croissance en panne, économie en berne, banques en déroute, crise sociale, crise communautaire et linguistique, guerre des pouvoirs judiciaire et exécutif, mise en cause des institutions, et on en passe. Sans oublier le plus important peut-être : la désaffection pour la politique de citoyens atterrés par le sentiment de vivre dans un pays ingouvernable, qui s'évapore ou qui part en lambeaux, selon les interprétations et les moments. Des citoyens toujours sous le coup du spectacle donné, dix-huit mois durant, par un Yves Leterme aussi impuissant que ravageur, et par la valse des explorateurs, intérimaires et autres démineurs. Le désormais ex-Premier ministre, qui aura mis neuf mois pour former " son " gouvernement et neuf mois pour l'enterrer, a fait beaucoup de moulinets et causé un immense gâchis. Un " chef ", normalement, tourne sept fois sa langue dans sa bouche, entretient savamment sa communication, tente d'éviter les dérapages, verbaux et non verbaux. Leterme, lui, était passé d'emblée maître dans l'art de gaffer età de démissionner (à quatre reprises !). Et encore aurait-on pu lui pardonner ses emportements si, par ailleurs, il avait fait preuve d'efficacité et d'un sens aigu du calendrier. S'il s'était révélé doué pour trancher les dossiers avant qu'ils ne pourrissent. Cela n'a pas été son cas. Ce n'était d'ailleurs pas non plus le fort de Guy Verhofstadt - même si, nostalgie aidant, la vox populi pare aujourd'hui le libéral de toutes les vertus. Rappelez-vous DHL et BHV : deux preuves éclatantes de l'incapacité du " Numero Uno " à désamorcer les sujets minés. Mais le libéral, au moins, avait un rythme, une folie. Jean-Luc Dehaene, l'homme fort ( ?) du CD&V (dont on aura décidément beaucoup invoqué le nom cet hiver), a, pour sa part, un sens aigu des échéances. Le bulldozer grogne, avance, sans peur des obstacles. C'est là, aussi, une qualité essentielle de Didier Reynders, une autre stature : pas de vagues, mais un objectif. Leterme, lui, était tétanisé. Tellement qu'il lui était impossible de déployer la moindre créativité au service de la réussite. Où en sommes-nous, aujourd'hui ? Toujours en proie à une affreuse gueule de bois économico-financière, à d'immenses doutes sur la façon dont les anciens gouvernants ont vendu (bradé ?) Fortis, ce monument que l'on croyait invincible. Tout à nos désillusions sur ceux que l'on pensait " sages " (les Lippens, Davignon et consorts), et que l'on a découverts pleins de failles. Comme si cela ne suffisait pas, tourneboulés que nous étions par ce nouveau conflit entre le politique et le judiciaire, cette nouvelle incertitude sur le bon fonctionnement des institutions que l'on croyait retapées, depuis l'affaire Dutroux. L'image de Ghislain Londers, le plus haut magistrat du pays, débarquant au Parlement pour signer l'arrêt de mort de Leterme, hantera longtemps les esprits. Tout n'est sûrement pas dit, à propos des rapports entre le monde politique et la justice. Et il reste bien des interrogations sur le comportement de certains magistrats. C'est là-dessus que devra porter la commission d'enquête parlementaire, si l'on veut qu'elle soit d'une quelconque efficacité. Et ne songeons même pas au plus explosif, c'est-à-dire aux suites de l'enquête judiciaire chargée d'éclairer la période précédant la débâcle, et d'établir si les dirigeants de Fortis avaient, ou non, caché aux actionnaires l'état de santé réel du bancassureur. La justice osera-t-elle s'immiscer dans le saint des saints politique, perquisitionner des cabinets ministériels pour lever le doute sur la nature des informations qui circulaient entre les dirigeants de Fortis et certains ministres ? Pour le dire brièvement : cette fois, la montée du scepticisme est telle qu'on ne pourra plus se contenter de discours lénifiants et de positionnements préélectoraux. Il s'agit, ni plus, ni moins, de convaincre les Belges de l'existence d'un Etat et du fonctionnement de son intendance. Il y a urgence : notre abîme comporte de moins en moins de paliers. Nous allons finir par toucher le fond. l Isabelle Philippon et Philippe Engels