Comme un sèche-cheveux géant, le sirocco a soufflé toute la journée son haleine brûlante, léchant les murs ocre et les plantes assoiffées du vieux jardin des simples, embaumant les gradins du parfum sauvage du ciste et de l'origan. Avec 39 degrés dans l'air, peuchère, même les cigales se sont tues. Accablé par la chaleur, un touriste hollandais s'en retourne bredouille, mâchant sa déception. Un autre, anglophone, mendie encore deux places au guichet, " pour ma fille de 14 ans et myself, je vous en pwie... " Mais non. Complet, c'est complet. Et à 21 heures, la jauge des 465 places étant atteinte, les premières notes d'un trio mozartien donnent le coup d'envoi de l'International Chamber Music Festival 2017, dans la ravissante cour Renaissance du château médiéval de l'Empéri, bâti sur un rocher dominant l'immense plaine de la Crau (Bouches-du-Rhône). Un must musical à mi-parcours de l'été provençal, dont les amateurs fêtent cette année la 25e édition, mais sans tambour ni trompette, cultivant toute l'ambiguïté de ce rendez-vous particulier, entre renom et intimité.
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Comme un sèche-cheveux géant, le sirocco a soufflé toute la journée son haleine brûlante, léchant les murs ocre et les plantes assoiffées du vieux jardin des simples, embaumant les gradins du parfum sauvage du ciste et de l'origan. Avec 39 degrés dans l'air, peuchère, même les cigales se sont tues. Accablé par la chaleur, un touriste hollandais s'en retourne bredouille, mâchant sa déception. Un autre, anglophone, mendie encore deux places au guichet, " pour ma fille de 14 ans et myself, je vous en pwie... " Mais non. Complet, c'est complet. Et à 21 heures, la jauge des 465 places étant atteinte, les premières notes d'un trio mozartien donnent le coup d'envoi de l'International Chamber Music Festival 2017, dans la ravissante cour Renaissance du château médiéval de l'Empéri, bâti sur un rocher dominant l'immense plaine de la Crau (Bouches-du-Rhône). Un must musical à mi-parcours de l'été provençal, dont les amateurs fêtent cette année la 25e édition, mais sans tambour ni trompette, cultivant toute l'ambiguïté de ce rendez-vous particulier, entre renom et intimité. Car " Salon ", coincé, dans le calendrier, entre ses voisins (et concurrents) d'Aix-en-Provence (art lyrique) et de La Roque d'Anthéron (piano), n'est pas un festival comme les autres (1)... Avant tout, il a jailli d'une passion partagée : trois copains musiciens, trois talents stupéfiants qui s'accordent sur la magie d'un endroit. En 1992, le pianiste aixois Eric Le Sage et son compatriote clarinettiste Paul Meyer, qui se connaissent depuis l'adolescence, organisent, avec le flûtiste suisse Emmanuel Pahud, des petits concerts dans une église de Vernègues. Le lieu se révèle vite impraticable, et les voilà forcés d'investir Salon. Située à 10 kilomètres de là, la ville perpétue une culture... jazzy - depuis les passages de feus Miles Davis et John Coltrane -, dispose d'une savonnerie, d'une fontaine moussue, d'une école de bergers, d'un musée militaire, d'une demeure de Nostradamus mais, surtout, d'une forteresse dotée d'une cour carrée, dont la formidable acoustique ne leur a pas échappé. Au fil des ans, la réputation du " collectif d'amis qui se retrouvent pour le plaisir de jouer ", sans exiger le moindre cachet, croît en parallèle de la carrière des trois directeurs artistiques, pour devenir cet événement hautement prisé, dont l'excellence et la connivence imprègnent, durant dix jours, l'ensemble des rencontres, définies seulement par " l'unique envie qu'on a de les concrétiser ", souligne Eric Le Sage. L'ardeur, sans doute, dut être sacrément constante. Car depuis les débuts du festival, les solistes y ont invité au total 191 artistes (célèbres ou débutants) interprètes de 242 concerts, soit 890 oeuvres jouées (dont 35 créations contemporaines) en 34 000 heures de musique... De chambre, certes, mais sans bouder des incursions dans les partitions anciennes, le jazz, le tango ou la world. De quoi attirer des addicts du monde entier. Tour d'horizon cosmopolite, durant l'entracte, près du comptoir installé dans la cour, qui sert des bières et du rosé à tout-va. Dans la touffeur tenace, les fronts ruissellent encore et les programmes roulés en éventails battent un rythme perso. Quelques-uns des artistes se sont mêlés à une poignée de groupies compactes et collantes. Originaire de Pologne, une famille de pianistes regrette gentiment l'absence de Frank Braley, épuisé peut-être par la direction du Reine Elisabeth. Kubi Pui-I Kou, 31 ans, flûtiste fan de Pahud, arrivée expressément de Macao pour " comprendre la technique du maître ", lui fait les yeux doux, qu'elle a beaux, grands et noirs. Plus loin, Kaoru Abumi, 40 ans, qui relie chaque été Tokyo à Salon, seule, depuis vingt-huit ans, taille un brin de causette à une compatriote. Avec les Japonais et les Allemands, qui représentent le plus gros des contingents étrangers, les Coréens ont débarqué en nombre, cette année, pour observer, entendre et frôler de la main " leur " star du clavier Seong-Jin Cho. Les Belges sont là aussi, mais sans effusion intempestive. Discrets. Chargé de la communication du festival, Laurent Cools estime leur effectif à 350 (sur les 6 000 spectateurs annuels), dont " plusieurs habitués, qui se sont même abonnés à la totalité des 22 concerts ". Malgré l'heure tardive, des enfants semblent avoir été touchés, eux aussi, par la grâce d'un quintette à vents et piano de Dvorak : stoïque, Fantine, 11 ans, se plaint juste de son siège " qui gratte ". Encadré par ses deux parents marseillais, Pierre-André, d'un an son aîné, apprenti chanteur " et tourneur de pages pour (son) père organiste " jette un regard presque indigné à Alexis, clarinettiste de 9 ans qui avoue préférer" quand même le foot et le karaté ". A l'abbaye de Sainte-Croix, où se donnent les concerts intimistes de midi, ou dans l'église Saint-Michel, un joyau roman du xiiie siècle qui accueille ceux de 18 heures, on coudoie même des plus petits auditeurs encore, qui baguenaudent quelquefois dans les travées pendant les récitals. " Ça ne nous gêne jamais, c'est familial ", assure Eric Lesage, lui-même encombré d'un fiston de 6 ans, bronzé comme une brioche, et accroché à la jambe paternelle. Il arrive aux artistes, qui logent tous ensemble dans les parages, dans la joyeuse communauté d'un hôtel ou d'un mas où des salles de répétition ont été aménagées, de venir s'écouter les uns les autres. " Ce sont des fous de musique qui se couchent tard et se lèvent tôt, affirme Laurent Cools, et ne peuvent imaginer jouer qu'avec des gens qui peuvent les voir en maillot... " La plupart des virtuoses, d'ailleurs, ont emmené avec eux leurs ados. On peut les croiser, au crépuscule, en bande de jeunes gens bien élevés, zonant aux alentours du château. Parfois, ils tapent la carte sur les marches tièdes d'une ruine. L'autre soir, avec un Henry Kremer, pianiste prodige américain à peine plus âgé qu'eux pour l'heure en short et baskets, ils testaient des polaroids, déplorant l'absence de demoiselles dans le groupe (" Nos parents n'ont pas fait de filles, hélas ! "). Parfois, ils sont recrutés pour une tâche plus sérieuse : monter sur scène, et lutter contre les zéphyrs embêtants, en fichant à temps des pinces à linge sur les chevalets de leurs pères, ces musiciens parmi les plus grands... (1) L'édition 2018, consacrée à Brahms, aura lieu du 25 juillet au 5 août (dates sous réserve). Programme disponible cet hiver, sur festival-salon.fr. Par Valérie Colin