Dans le très beau récit autobiographique Yoga, Emmanuel Carrère nous laissait entrevoir les existences meurtries des migrants échoués sur l'île de Lesbos. On le sait, l'écrivain français s'est fait une spécialité, avec les mots, de faire résonner d'autres vies que la sienne. Tout porte à croire que cette approche aux contours réparateurs, en ce qu'elle expi...

Dans le très beau récit autobiographique Yoga, Emmanuel Carrère nous laissait entrevoir les existences meurtries des migrants échoués sur l'île de Lesbos. On le sait, l'écrivain français s'est fait une spécialité, avec les mots, de faire résonner d'autres vies que la sienne. Tout porte à croire que cette approche aux contours réparateurs, en ce qu'elle expie partiellement les crimes et les égoïsmes de l'Occident, soit également celle du talentueux photographe Mathieu Pernot (Fréjus, 1970). On a encore en mémoire ses saisissants portraits grandeur nature exposés à Paris, au Jeu de Paume: soutenir le regard des personnes photographiées, on ne le pouvait pas. Emouvante, la proposition disait l'histoire de communautés, entre autres les Roms, qui n'ont pas entrepris de la raconter eux-mêmes. Pour sa nouvelle exposition au Musée juif de Belgique, Pernot nous emmène lui aussi à Lesbos, territoire entendu ici comme "point nodal de notre histoire et de notre conscience". Abordant de nombreuses thématiques - l'exil, la violence, la solidarité... -, Something is Happening nous ouvre les yeux sur ce que nous ne voulons plus voir et qui nous empêche, que nous le voulions ou non, de nous regarder dans le miroir: l'insoutenable détresse des migrants emportés dans un chaos dont ils ne sont pas responsables. Peut-être aimerions-nous penser que tout cela est faux ou que tout cela n'existe pas mais les images du Français crient le contraire. Pour enfoncer le clou, l'intéressé convoque d'autres traces-stigmates, qu'il s'agisse de textes écrits sur des cahiers d'écoliers, d'images enregistrées sur des téléphones portables ou encore de vidéos filmées par les réfugiés eux-mêmes. "Le réel, c'est quand on se cogne", disait Lacan.