Il est de ces capitaines d'industrie qui, à la limite, rendraient presque les syndicats inutiles tant leurs initiatives en matière sociale peuvent apparaître déconcertantes et en avance sur leur temps. Assurément, Ernest Solvay (1838-1922), le fondateur d'un des plus beaux fleurons de la belgitude industrielle, était de cette trempe-là. C'est en effet sous sa seule volonté que son entreprise, Solvay & Cie, avait à l'époque instauré dans ses usines un système de sécurité sociale, un régime de pension pour les travailleurs (1899), la limitation du temps de travail à raison de 8 heures par jour (1908), les congés payés (avec plus de vingt ans d'avance sur la loi les instaurant), le recyclage professionnel aussi.
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Il est de ces capitaines d'industrie qui, à la limite, rendraient presque les syndicats inutiles tant leurs initiatives en matière sociale peuvent apparaître déconcertantes et en avance sur leur temps. Assurément, Ernest Solvay (1838-1922), le fondateur d'un des plus beaux fleurons de la belgitude industrielle, était de cette trempe-là. C'est en effet sous sa seule volonté que son entreprise, Solvay & Cie, avait à l'époque instauré dans ses usines un système de sécurité sociale, un régime de pension pour les travailleurs (1899), la limitation du temps de travail à raison de 8 heures par jour (1908), les congés payés (avec plus de vingt ans d'avance sur la loi les instaurant), le recyclage professionnel aussi. Même si les gestes n'ont évidemment plus été aussi forts par la suite, les descendants d'Ernest Solvay à la tête du groupe - le dernier en date étant Daniel Janssen - ont par la suite toujours veillé à ce que l'entreprise reste, au-delà de son développement industriel, une référence - une sorte de " phare " - dans l'inconscient collectif, dans ses murs comme à l'extérieur de ceux-ci, n'hésitant d'ailleurs pas non plus à ouvrir son portefeuille pour soutenir nombre d'institutions et de causes. Le passage de flambeau à une personnalité extérieure à la famille est souvent le signe avant-coureur d'une tendance qui consiste à changer la considération des actionnaires vis-à-vis de leur entreprise, dans un contexte où la vision purement financière prend de plus en plus le pas sur la vision industrielle. Ce qui, par voie de conséquence, est aussi de nature à reléguer les questions d'ordre social à un autre niveau encore. Bref, faudrait-il voir ici un lien de cause à effet entre les 800 pertes d'emplois annoncées voici quelques jours chez Solvay et le fait que les rênes du groupe aient été confiées à une personnalité extérieure aux familles ? A priori, la réponse est négative. Aloïs Michielsen, un homme du sérail, n'a-t-il pas géré l'entreprise des années durant avant de céder le flambeau en 2006 à Christian Jourquin, un autre pur " produit maison ", diplômé de l'Ecole de commerceà Solvay (et de Harvard), entré au service du groupe en 1971 sans jamais le quitter. Il en connaît donc parfaitement tous les rouages pour y avoir été actif tant dans les branches pharmaceutique que chimique, à l'étranger comme en Belgique. " Les actionnaires familiaux ne sont en tout cas pas allés chercher un " poisson froid " à l'extérieur de ses murs pour présider aux destinées du groupe, avec pour mission première de maximiser leurs intérêts à court ou moyen terme ", nous assure-t-on dans les coulisses du groupe chimique. Par ailleurs, en faisant choix de Christian Jourquin comme nouveau CEO, le groupe posait un autre geste fort : la confirmation jusqu'au sommet de la hiérarchie d'une politique de gestion des ressources humaines privilégiant la promotion interne aux recrutements extérieurs. Mais tout comme les autres, Christian Jourquin a été confronté à une des conséquences tangibles des effets de la mondialisation : la question de la taille critique. De longue date, le groupe Solvay s'appuyait sur deux piliers : le chimique et le pharmaceutique. Pour ce dernier, des questions de taille critique - notamment en matière de recherche et de développement - se posaient depuis longtemps. C'est peut-être en partie pour cela que Solvay s'était résolu à sortir, courant 2005, son carnet de chèques afin de racheter, pour près de 1,3 milliard d'euros, Fournier Pharma, à Dijon. Des rumeurs de rapprochement entre UCB et la branche pharmaceutique de Solvay ont aussi circulé, une opération qui aurait, le cas échéant, pu être facilitée par la proximité - voire la concomitance - actionnariale entre ces deux acteurs. Finalement, début de cette année, c'est l'option de la cession pure et simple de la totalité du pôle pharmaceutique au groupe américain Abbott qui fut retenue, générant pour le groupe belge une rentrée d'argent frais de plus de 5 milliards d'euros... La vocation d'un groupe industriel n'étant pas de se muer en sicav monétaire, des rumeurs de versement d'un dividende exceptionnel ont vite commencé à circuler. Il se disait alors que nombre d'actionnaires auraient vu d'un bon £il ces sommes tomber dans leur escarcelle, histoire de se refaire après la débâcle financière causée par l'affaire Fortis. Ces rumeurs ont cependant vite été démenties par l'annonce d'une volonté de Solvay de se recentrer sur son métier de base, bref, sur ses activités chimiques. Des dossiers d'acquisitions visant à positionner Solvay dans le top du top mondial sont aujourd'hui à l'étude, singulièrement dans des activités à haute valeur ajoutée et dans des projets stratégiques dans la chimie et les plastiques. En ligne de mire aussi, une expansion géographique dans des régions à potentiel de croissance et de nature, aussi, à réduire les effets cycliques du portefeuille d'activités du groupe. Mais d'ici là, le groupe doit toutefois digérer la cession de sa branche pharmaceutique. Cela ne se fera pas sans mal : le chiffre de 800 pertes d'emplois est cité. Rien que sur Bruxelles, on évoque la disparition de 79 postes de cadre et de 55 postes d'employé, sans compter la cession du site historique du groupe à Ixelles au profit d'un recentrage sur Neder-over-Heembeek. Septembre noir donc pour les travailleurs de Solvay mais aussi pour ceux qui sont passés chez Abbott. Le groupe américain vient en effet, lui aussi, d'annoncer un plan de réorganisation : 3 000 emplois passeraient à la trappe, justifiés notamment par les doublons et les économies d'échelle suite à la reprise de la branche pharma de Solvay. Comble de l'histoire, ce serait le personnel actif dans les filières " ex-Solvay " qui paierait le plus lourd tribut de cette réorganisation, sacrifiant au passage le principal siège de Solvay Pharma aux Etats-Unis ainsi qu'un site aux Pays-Bas... JEAN-MARC DAMRY800 emplois sacrifiés pour une acquisition d'envergure dans le pôle chimique