Autrefois journaliste, essayiste ( Un quinze août à Paris - autour de sa dépression) et autrice de fiction ( Voix sans issue, repéré par Paul Auster, Les Vieux ne pleurent jamais...) Céline Curiol explore ici les destins d'un choeur très incarné de personnages dans le quartier de Belleville, juste après l'attaque du Bataclan. Orna (journaliste désabusée), sa soeur Sélène (spécialiste de l'environnement) mais aussi Hope (en révolte contre la société de consommation), Modé (travailleur social sénégalais anticipativement à la retraite), Pavel (psy sans feu sacré) et Mehdi (jeune désoeuvré en quête d'ancrage) vont dépasser leurs convictions intimes, chercher à sortir de leur inertie. Leurs trajectoires entremêlées sur quatre jours et leurs débats d'idées vont provoquer des bouleversements, jusqu'au drame... ou à la renaissance.
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Autrefois journaliste, essayiste ( Un quinze août à Paris - autour de sa dépression) et autrice de fiction ( Voix sans issue, repéré par Paul Auster, Les Vieux ne pleurent jamais...) Céline Curiol explore ici les destins d'un choeur très incarné de personnages dans le quartier de Belleville, juste après l'attaque du Bataclan. Orna (journaliste désabusée), sa soeur Sélène (spécialiste de l'environnement) mais aussi Hope (en révolte contre la société de consommation), Modé (travailleur social sénégalais anticipativement à la retraite), Pavel (psy sans feu sacré) et Mehdi (jeune désoeuvré en quête d'ancrage) vont dépasser leurs convictions intimes, chercher à sortir de leur inertie. Leurs trajectoires entremêlées sur quatre jours et leurs débats d'idées vont provoquer des bouleversements, jusqu'au drame... ou à la renaissance. Vos personnages sont définis par des professions types (travailleur social, psy, journaliste) même s'ils s'éloignent de l'idéal de ces métiers. En quoi cela sert-il le roman? Comment trouver ou définir ses personnages, c'est une question qui me travaille. Par où passe-t-on pour les rendre crédibles et les incarner? Construire une personnalité me semble très abstrait. En revanche, le métier - qu'on l'ait choisi ou non - me semble nous définir en tant qu'être humain: notre action, notre place sociale, notre vocabulaire, nos relations. Dans ce livre qui interroge nos moyens d'action dans la société actuelle, cela faisait sens qu'ils se confrontent à cette partie de leur identité. Pourquoi avoir choisi pour Mehdi, jeune homme en décrochage, un style très disparate (narration à la première personne, travail sur l'oralité)? Ces parties-là ont été énormément travaillées, mais à l'instinct. Je voulais incarner Mehdi dans quelque chose de rugueux mais aussi laisser voir que notre façon de parler nous connecte ou nous marginalise. Mais il me fallait aussi montrer la force et la poésie de sa langue. Malgré ce que lui-même pense de sa propre vie, il est habité par une dynamique, par cette envie de trouver quelque chose à investir. Je suis quelqu'un de rationnel mais je ne pense pas qu'on peut vivre sans croyances - ces choses auxquelles on s'attache sans raison mais sans lesquelles il est difficile de trouver un moteur d'action. Moi, par exemple, je crois en la littérature. Son déclencheur à lui sera le Coran mais tous les autres sont aussi mis en mouvement - par la poésie pour Modé, l'éthique pour Solène, etc. - sans que ça soit nécessairement religieux. Le drame de Mehdi, c'est de ne pas avoir été guidé du bon côté, d'avoir basculé dans la radicalisation. A travers Orna, journaliste, vous passez au crible deux travers: un certain sensationnalisme de l'information et la montée en puissance des théories du complot. Entre un média et son public, il y a un contrat basé sur la confiance. Aujourd'hui, elle est extrêmement mise à mal - pas seulement à l'égard des médias, d'ailleurs: celle entre citoyens, celle envers le gouvernement, etc. Pour avoir exercé ce métier, je peux parler des deux faces de la médaille: son impérieuse nécessité mais aussi ses failles. Internet a multiplié les sources mais a aussi coupé les journalistes du terrain et développé une course au clic. Du côté de certains lecteurs, il y a cette croyance qu'il faudrait tout dire - quand la vérité n'est jamais qu'à l'intersection de subjectivités, jamais absolue. Il y a un cruel manque d'éducation quant à la réalité de cette profession. Orna témoigne de ce grincement. Depuis 2015, de nombreuses questions du roman ont évolué (le racisme, les migrations, la fragilité des acquis sociaux, le maintien des privilèges de certains face à la majorité...) et les positions se sont durcies. Auriez-vous aimé prolonger la narration au-delà de cette année balise? En relisant le manuscrit, je suis tombée sur un passage écrit il y a un certain temps où un personnage dit: "Bientôt, il n'y aura plus d'endroits pour manifester que les ronds-points." C'était surprenant de constater qu'en réfléchissant aux espaces publics de révolution, j' en étais arrivée à une solution devenue réelle. De prendre conscience que les gilets jaunes n'étaient pas un phénomène spontané, sans inscription plus vaste. C'est tentant de vouloir suivre au plus près les évolutions de la société et peut-être que certains passages du livre sont déjà obsolètes. Mais c'est aussi dans cette tranche fixée et ce décalage qu'on se rend compte de la rapidité de certains bouleversements.