L'histoire de la petite sirène - l'ondine qui échange sa voix contre une paire de jambes, pour satisfaire une passion humaine -, tous les enfants la connaissent : popularisé par Disney, c'est bien le conte de fées de Hans Christian Andersen qui offre à Antonin Dvorak, et jusque dans ses moindres détails, la matière de l'opéra Rusalka (1901). Seul élément typiquement tchèque : le recours à la langue nationale. C'est précisément cet idiome réputé difficile qui a longtemps tenu l'£uvre loin des grandes scènes lyriques internationales : Rusalka, qui n'a jamais cessé d'être jouée dans son pays natal (plus de 2 000 représentations à Prague !), n'a percé en Europe, en Asie et aux Etats-Unis qu'au tournant des années 1990, p...

L'histoire de la petite sirène - l'ondine qui échange sa voix contre une paire de jambes, pour satisfaire une passion humaine -, tous les enfants la connaissent : popularisé par Disney, c'est bien le conte de fées de Hans Christian Andersen qui offre à Antonin Dvorak, et jusque dans ses moindres détails, la matière de l'opéra Rusalka (1901). Seul élément typiquement tchèque : le recours à la langue nationale. C'est précisément cet idiome réputé difficile qui a longtemps tenu l'£uvre loin des grandes scènes lyriques internationales : Rusalka, qui n'a jamais cessé d'être jouée dans son pays natal (plus de 2 000 représentations à Prague !), n'a percé en Europe, en Asie et aux Etats-Unis qu'au tournant des années 1990, pour y connaître un véritable boom depuis 2008. De fait, quand Stefan Herheim la monte à La Monnaie, cette année-là, le public l'attend de pied ferme : comment le metteur en scène norvégien allait-il emballer ce sujet familier ? Le résultat fut époustouflant. Tant et si bien qu'après avoir enchanté plusieurs capitales, la production revient à Bruxelles, intacte, et toujours ensorcelante. Un seul décor sature la scène : un carrefour où, à l'angle d'un milkbar et d'une bouche de métro, se croisent des silhouettes sixties - une Rusalka très Barbarella en combinaison et bottes argentées, une sorcière Jezibaba SDF (plus proche de la clocharde des Visiteurs que d'Ursula), un Esprit du lac hirsute et en pyjama... Rien à voir avec le contexte bucolique du livret, dont les traductions française et néerlandaise défilent à l'écran. C'est pire que ça : ces héros ne sont pas qu'eux-mêmes, ici. Tout au long du spectacle, ils changent de costumes et de personnalités, donnant constamment à penser au spectateur qu'il a manqué un passage de l'intrigue. Mais non. Cette dramaturgie, que ses concepteurs (Herheim assisté de Wolfgang Willaschek) ont appelée " clip-clap ", est l'une des inventions les plus renversantes, les plus perturbantes (et impossible à décrire !) jamais vues à l'opéra. La musique entraîne à tout moment des modifications de directions et d'états d'esprit. Quelques secondes, un " freezing " (les acteurs s'immobilisent), on pense avoir rêvé, puis tout rentre dans l'ordre : magistrale illustration de ce no man's land où se consume Rusalka, entre univers terrestre et aquatique... Parfois même, on bascule dans des mondes parallèles. Le carnaval de rue, là où le texte d'origine n'évoque qu'un ballet dans les jardins du château du Prince, vire au cauchemar façon Jérôme Bosch : des religieuses callipyges, qui finissent par copuler avec des clowns emperruqués, se mêlent à une foule bigarrée de monstres marins tirés des abysses. Toute cette cohue fantasmagorique débarque alors dans la salle, pour titiller les spectateurs... Surtout, ne pas chercher d'explication rationnelle au miracle : il suffit de se laisser porter par la magie pure de la musique (sous la direction d'Adam Fischer) pour retomber sur ses nageoires. Emouvante jusqu'au bout de la queue, lorsqu'elle chante au sommet d'un cylindre pour affichage urbain transformable en aquarium coulissant, la sirène douce de Myrto Papatanasiu, rousse Rusalka, s'accorde parfaitement à l'intransigeance de Jezibaba (Renée Morloc, la glaciale belle-mère de Katia Kabanova, l'an dernier) et à l'inconstance d'un amoureux trop humain (Pavel Cernoch), dont la présence dans la loge royale, à l'acte II, rappelle ce temps où tous les regards se tournaient réellement vers là-haut. Où est la scène, où est la salle, d'ailleurs ? Quand un rideau géant s'intercale entre les deux pour accueillir la vidéo d'une inondation, tous nos repères se diluent. Et nous voilà perdus, noyés, indiciblement heureux dans le grand tourbillon de l'art... Rusalka, à La Monnaie, à Bruxelles, jusqu'au 16 mars. Info : www.lamonnaie.be Valérie ColinToute une cohue fantasmagorique débarque dans la salle pour titiller le public