Elle apparaît un peu comme le monstre du loch Ness: régulièrement évoquée dans les déclarations gouvernementales, en début de législature, la modernisation de la sécurité sociale a tout du fantôme de papier. Ce qui n'empêche pas la sécu, dont les textes fondateurs datent de 1944, de s'adapter par petites touches aux évolutions que lui impose une société en constante mutation.
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Elle apparaît un peu comme le monstre du loch Ness: régulièrement évoquée dans les déclarations gouvernementales, en début de législature, la modernisation de la sécurité sociale a tout du fantôme de papier. Ce qui n'empêche pas la sécu, dont les textes fondateurs datent de 1944, de s'adapter par petites touches aux évolutions que lui impose une société en constante mutation.Précisément. Le 20 mai dernier, de 20 000 à 25 000 personnes, répondant à l'appel des syndicats, des mutualités et de plusieurs organisations sociales (ATD Quart Monde, Ligue des familles...), défilaient dans les rues de Bruxelles pour réclamer une revalorisation des allocations sociales, longtemps limées par l'austérité. Coût de cette exigence: 60 milliards de francs. Une paille, par rapport au budget annuel de la sécu, qui avoisine les 1 500 milliards. Quelques jours à peine après que le gouvernement eut avalisé la réforme fiscale, ces exigences sociales prenaient forcément un accent particulier. Rapide sur la balle, le ministre des Affaires sociales et des Pensions, Frank Vandenbroucke (SP), annonce alors la tenue d'une table ronde sur la solidarité sociale, à laquelle il convie non seulement les partenaires sociaux traditionnels (syndicats, employeurs), mais aussi les mutualités et les représentants de diverses associations sociales. "Pour gagner du temps", murmurent les mauvaises langues. "Cinquante ans après la naissance de la sécurité sociale, le gouvernement souhaite aboutir à un nouveau consensus social", réplique le ministre Vandenbroucke. L'homme a de la suite dans les idées. Soucieux d'imposer l' Etat social actif en Belgique, via une modernisation de la sécu, il s'y attache avec constance depuis son arrivée au gouvernement. Cette politique sociale, prônée par le Premier ministre britannique, Tony Blair, consiste à remettre un maximum de citoyens au travail, soit en échange d'un salaire, soit en échange d'allocations, et à offrir à tous une protection sociale de qualité. "Nous sommes tout à fait favorables à l'idée de remettre des gens au travail, notamment les plus âgés, lance Tony Vandeputte, administrateur délégué de la FEB. Notre pays fonctionne encore trop avec un système d'assistance." L'objectif gouvernemental est clair: récupérer les citoyens, nombreux, qui passent à travers les mailles du filet de la protection sociale, et réduire d'autant la pauvreté. Vaste programme... "L'Etat social actif, c'est quand même une idée libérale, lâche Michel Jadot, le président du conseil général de l'Inami. Moi, je suis sceptique: la sécu s'est toujours adaptée aux évolutions de la société, sans table ronde. Je ne vois pas très bien ce que signifie cette nouvelle grand-messe sociale. Il y a, certes, de nouveaux besoins ou de nouvelles réalités sociales à rencontrer, comme le vieillissement de la population ou le déficit du secteur des soins de santé (17 milliards de francs en 2000), mais le gouvernement devrait pouvoir y répondre." Du côté des employeurs, l'organisation de cette table ronde est considérée comme "une démarche intelligente, à condition de servir à autre chose qu'à augmenter les allocations sociales". "Nous soutenons l'idée d'une sécu forte, qui corresponde aux besoins d'aujourd'hui, explique Tony Vandeputte, administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). Même si elle n'est pas dépassée, il est important d'oser remettre certains acquis en question. Il n'est pas question de donner plus à tous, comme le réclament les syndicats." Ces derniers, qui n'étaient pas demandeurs de cette table ronde, sont sur leurs gardes. L'Etat social actif ne les séduit guère: ils redoutent qu'une sécurité sociale réformée ne perde son rôle d'assurance solidaire pour basculer dans un système d'assistance sélective. "Je suis inquiet", reconnaît Edouard Descampe, secrétaire général des Mutualités chrétiennes. "Rafraîchir la sécu, d'accord, embraie Jean-Marc Close, directeur du service d'études aux Mutualités socialistes. Mais tout dépend de la méthode..." Et des moyens financiers. Dix milliards de francs ont été prévus, dès octobre dernier, pour financer l'augmentation de certaines allocations sociales. Courroucés sur le fond comme sur la forme, les syndicats n'ont pas ménagé leurs critiques à l'encontre du gouvernement. "Jamais, même dans les pires moments, Jean-Luc Dehaene ne nous aurait traités comme ça, lance Michel Nollet, le président de la FGTB. Quand le gouvernement a besoin de nous, il nous appelle. Sinon, il nous ignore." Condamné à apaiser les troupes, le conseil ministériel restreint a promis de revoir la situation en septembre, lors de l'élaboration du budget 2002: si la conjoncture le permet, les 10 milliards annoncés seront légèrement revus à la hausse. Dans un tel carcan budgétaire, il faudra donc faire des choix. "L'astuce du gouvernement, c'est de nous forcer à fixer nous-mêmes les mesures les plus prioritaires, estime Marcel Savoye, secrétaire national de la CSC. Sans doute compte-t-il aussi sur les patrons pour qu'ils fassent obstruction à certaines de nos revendications." Officiellement, la table ronde se réunira pour la première fois le 26 juin. Une méthode de travail, articulée autour de 12 thèmes à débattre, et un échéancier y seront fixés. Il devra déboucher sur des conclusions concrètes à la fin de l'année. "Le 26, il nous faudra des garanties, lance Guy Haaze, le président de la CGSLB. Sans cela, la table ronde n'a plus de sens." Les syndicats n'ont guère apprécié non plus que d'autres intervenants soient invités à la discussion, même s'ils n'auront pas voix au chapitre sur tous les sujets. Depuis toujours, la sécu est en effet gérée conjointement et exclusivement par les syndicats, les employeurs et le gouvernement. C'est probablement cette banderille gouvernementale-là qui blesse le plus douloureusement les états-majors syndicaux. Car la présence, autour de la table, d'interlocuteurs "de la société civile" ne peut qu'affaiblir leur point de vue. "Plus il y a de participants à la discussion, et moins il y a de chances de parvenir à un consensus, analyse Etienne Arcq, rédacteur en chef du courrier hebdomadaire du Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques). Le gouvernement devrait dès lors avoir davantage les coudées franches pour trancher." Les syndicats ne sont pas dupes. Bien qu'acculés, ils ont d'ailleurs pris le temps de réfléchir avant d'annoncer leur participation à cette discussion. "On y va avec des pieds de plomb", soupire Michel Nollet. Mais la tête haute: les représentants des travailleurs n'hésiteront pas à remettre la pression sur les pouvoirs publics en septembre, présidence européenne ou pas. "Les syndicats ont des raisons d'être fâchés, reconnaît Etienne Arcq. Depuis Jean-Luc Dehaene, la politique sociale s'élabore au sein des cabinets. Les syndicats ne disposent pas du rapport de forces nécessaire pour mobiliser leurs troupes sur un enjeu interprofessionnel et s'opposer à ce qui se décide. Car dans ce cas, leur ennemi, ce ne sont pas les employeurs, c'est le gouvernement. Or une grève, même de quelques jours, n'atteint pas les pouvoirs publics." S'ils veulent se faire entendre, les syndicats peuvent évidemment tenter de sensibiliser les partis à leurs thèses. Mais la CSC ne dispose plus de bras politique depuis que les sociaux-chrétiens sont dans l'opposition. Et le PS, dont une aile est - plus ou moins ouvertement - tentée par certaines idées libérales, se fait plus distant par rapport à la FGTB. Au pied du mur d'une éventuelle réforme de la sécurité sociale, voilà donc les syndicats bien désarmés. Les choses ne sont probablement pas plus simples au sein du gouvernement, où diverses conceptions de la sécu s'opposent, parfois même au coeur des partis au pouvoir, chez les libéraux francophones et les socialistes flamands, notamment. Il faudra ferrailler ferme, dans les enceintes fédérales, pour parvenir au consensus, et des alliances à géométrie variable ne sont pas exclues. "Le danger de privatisation de certaines branches de la sécu risque de venir du VLD, note un expert. Je ne suis pas sûr non plus que ce parti ait envie de consacrer plus de 10 milliards à la revalorisation des allocations sociales." Dans tous les cas, si réforme il y a, le gouvernement ne devrait pas l'imposer par la force. Il aurait beau jeu de brandir l'alibi de la table ronde. "Il n'en est pas question, réplique-t-on à la FEB. Ce serait trop facile."Laurence van Ruymbeke