Parole saisie sur une terrasse, un midi, au soleil, la semaine dernière. "Si, si, c'est sérieux. Je l'ai lu dans le journal. Il faut se méfier des crèmes solaires : certaines contiennent des substances qui provoquent des cancers." Elle court, elle court, la rumeur. Réchauffée par le soleil, elle passe de bouche en bouche. Amplifiée, déformée. Mais qui n'est pas sortie de nulle part.
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Parole saisie sur une terrasse, un midi, au soleil, la semaine dernière. "Si, si, c'est sérieux. Je l'ai lu dans le journal. Il faut se méfier des crèmes solaires : certaines contiennent des substances qui provoquent des cancers." Elle court, elle court, la rumeur. Réchauffée par le soleil, elle passe de bouche en bouche. Amplifiée, déformée. Mais qui n'est pas sortie de nulle part.En mars dernier, une étude réalisée par une équipe suisse paraît dans une revue spécialisée relativement confidentielle. Les recherches ont porté sur 6 filtres anti-ultraviolets contenus dans des crèmes solaires, et dont certains, semble-t-il, perturberaient le taux hormonal. Alerté, le gouvernement danois conseille, en avril dernier, de retirer de la vente les produits solaires contenant les filtres concernés. Après avoir recueilli les avis d'experts nationaux, aucun Etat européen ne juge utile de déployer des mesures de prudence similaires. Quant à l'équipe suisse concernée, elle publie finalement un communiqué pour remettre les choses en place. "Les tests effectués, écrit le Pr Walter Lichtensteiger, de l'Institut de pharmacologie et de toxicologie de l'université de Zurich, ne permettent pas d'évaluer le risque posé par de telles substances. Conclure, d'après cette étude, que ces filtres stimuleraient la croissance des cellules cancéreuses in vivo n'a aucun sens. Il serait prématuré et faux d'interdire l'usage de ces substances." Il n'empêche : la rumeur fait ses ravages. Avec, à l'appui de ceux qui la soutiennent, un argument confondant: puisque le Danemark a pris une telle mesure, c'est qu'il n'y a pas de soleil sans feu! Ce n'est pas la première fois que des rumeurs, plus ou moins fondées, viennent faire de l'ombre aux crèmes solaires et entacher leur "respectabilité". "Pourtant, assure le Pr Vera Rogiers, toxicologue à la VUB, ces produits ne peuvent être commercialisés sans passer de sévères contrôles toxicologiques. De plus, le recul important donné par des années d'utilisation est un second argument qui plaide en leur faveur. Enfin, même si l'étude suisse avait démontré les propriétés oestrogènes de ces filtres, vu les doses utilisées dans les produits solaires, leurs effets auraient été encore inférieurs à ceux de certains contraceptifs, voire même, par exemple, à ceux du lait de soja!" En réalité, si de telles rumeurs circulent, ce n'est pas seulement parce que des médias sont à l'affut d'un "scoop". D'une manière générale, dans la lutte effrénée que se livrent les marchands de cosmétiques, le discrédit lancé sur certains produits solaires peuvent signifier autant de parts de marché d'un secteur brûlant au profit de concurrents. Pourtant, au-delà de ces polémiques et de ces guerres commerciales, plus fondamentalement, on parle finalement très peu d'une "énorme controverse qui agite le camp des scientifiques, explique le Dr Michel Heenen, professeur de dermatologie à l'ULB. Il s'agit de savoir comment nous devons ou devrions utiliser ces produits solaires pour qu'ils soient peut-être vraiment efficaces..." Une grande majorité des médecins recommandent ces substances qui, rappellent-ils, permettent de se protéger contre les rayons ultra-violets (UV). Mais des voix, plus isolées, remarquent que rien ne garantit entièrement ce point. Ainsi, "actuellement, la protection contre les UVA (ultraviolets de type A) ne peut être complète et totale, rappelle le Dr Heenen. En revanche, les filtres contenus dans certaines crèmes nous mettent effectivement à l'abri des UVB (ultraviolets de type B), et donc de l'érythème solaire (le coup de soleil)." Est-ce suffisant? "Rien ne prouve de manière formelle qu'il existe une corrélation entre les érythèmes solaires et les autres effets nocifs du soleil, comme le cancer, le vieillissement de la peau et une baisse des défenses immunitaires", poursuit le dermatologue. Et les dégâts provoqués par les UVA? Leur rôle n'est pas tout à fait clair quant aux risques cancérogènes. Mais, en revanche, il est évident dans le vieillissement de la peau. Dès lors, certains spécialistes s'interrogent : en supprimant le signe d'alerte qu'est le coup de soleil, ne risque-t-on pas d'accroître le temps d'exposition et, donc, la pénétration des UVA dont, justement, on se méfie tout particulièrement? Autre sujet d'inquiétude: l'indice de protection indiqué sur les crèmes. "Ils concernent l'érythème et, donc, les UVB. Mais, pour les autres effets nocifs des UV et, en particulier, le cancer et le vieillissement cutané, le degré de protection nécessaire n'est pas forcément et automatiquement identique", précise le spécialiste. En fait, un étalonnage fiable de l'efficacité des filtres pour freiner la pénétration des UVA n'est pas encore disponible. Des travaux en cours tentent d'y parvenir. En attendant, à nouveau, comment se protéger de ces rayons si, faute de se sentir mal à l'aise au soleil grâce aux produits, nous prolongeons notre exposition tout en croyant, de bonne foi, pouvoir le faire? Enfin, les consommateurs ignorent en général que pour atteindre le degré de l'indice de protection annoncé sur le produit, il faudrait en poser une épaisseur considérable sur la peau. Un demi-centimètre ferait l'affaire. Mais qui va se tartiner ainsi? "Une enquête menée en France a montré que les vacanciers possédaient bien un tube de crème solaire dans leurs bagages et qu'ils l'utilisaient. Pourtant, si on le pèse à leur retour de congés, on s'aperçoit qu'il en reste au moins la moitié!" remarque le Dr Heenen. Faut-il, dès lors, jeter aux oubliettes les crèmes solaires, sous prétexte qu'elles ne constituent pas une assurance tous risques? "Il s'agit, en tout cas, de les considérer non pas comme un atout indispensable et unique, mais, plutôt, comme un complément aux autres mesures de protection contre le soleil (éviter les heures les plus chaudes, mettre un vêtement, porter un chapeau, des lunettes solaires,...)", conclut le Dr Heenen. Et, aussi, ne pas confondre exposition raisonnable et solarium. Quant aux rumeurs, celle-ci ou une autre, faute de preuves, laissons-les courir. Sous le soleil, exactement. Ça les calmera.Pascale Gruber