Couronnes de tresses pour les dames, polo et cachemire pour les messieurs, cinq Africains très chics discutent autour d'une tasse de thé tandis que, deux tables plus loin, trois vieux ados de 45 ans font des bulles dans leur Coca, pieds sur les skateboards, se lissant la barbe avec leur grosse paluche et ne résistant pas à l'envie de s'avachir dans les fauteuils en cuir. Ça sent la vie dure, celle de développeurs de jeux vidéo ou d'applis pour iPhone, peut-être même celle de start-uppers qui développent des trucs de dingue qui vont vous changer la vie. A l'autre bout du bar, un monsieur âgé détonne dans son boubou en cuir tandis qu'au centre de la pièce, un vieux beau attend une attachée de presse parisienne pour laquelle il a déjà commandé un verre de blanc, très sec.
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Couronnes de tresses pour les dames, polo et cachemire pour les messieurs, cinq Africains très chics discutent autour d'une tasse de thé tandis que, deux tables plus loin, trois vieux ados de 45 ans font des bulles dans leur Coca, pieds sur les skateboards, se lissant la barbe avec leur grosse paluche et ne résistant pas à l'envie de s'avachir dans les fauteuils en cuir. Ça sent la vie dure, celle de développeurs de jeux vidéo ou d'applis pour iPhone, peut-être même celle de start-uppers qui développent des trucs de dingue qui vont vous changer la vie. A l'autre bout du bar, un monsieur âgé détonne dans son boubou en cuir tandis qu'au centre de la pièce, un vieux beau attend une attachée de presse parisienne pour laquelle il a déjà commandé un verre de blanc, très sec. Il est 11 heures, à l'hôtel Pullman de la gare du Midi, à Bruxelles, seul endroit des environs où il est bon de prendre un café sans devoir faire la file au comptoir et se battre pour avoir une table. Comme de juste, les trains nationaux sont en retard, l'Eurostar est plein comme un oeuf alors que le Thalys vient d'entrer en gare. C'est lui qui est chargé de nous ramener Kody depuis Paris, après neuf heures de vol cette nuit et une escale à Pointe-à-Pitre. Point de départ, la Martinique où il jouait quelques dates. Ce matin, c'est un homme qui n'a pas dormi depuis plus de vingt-quatre heures et avec six heures de décalage dans le coco qui se frotte encore les yeux. Pourtant très doux et souriant, le jeune quadra s'installe en commandant un thé. Il n'oserait pas se plaindre tant ça marche plutôt bien, en Belgique comme en francophonie. Merci qui ? Sans aucun doute la puissance des réseaux sociaux où certains de ses sketchs engrangent des centaines de milliers de vues. Même les contrôleurs guadeloupéens l'ont reconnu, à la douane, hier matin : " C'est vous Belmondo, non ? " Oui, Belmondo, c'est moi, déclare-t-il, pas peu fier à l'évocation de ce sketch diffusé dans Le Grand Cactus sur la RTBF. A l'évocation de Bébel, l'humoriste peine franchement à cacher son admiration pour celui qu'il considère comme le plus grand du cinéma français. Un homme incroyable qu'il a d'ailleurs eu la chance de rencontrer à Paris tant l'acteur avait beaucoup apprécié son imitation. La meilleure qu'on ait jamais faite de lui, a-t-il même ajouté. Alors, entouré de ses proches, Jean-Paul Belmondo a invité Kody à déjeuner. " Malgré son AVC, il garde son oeil pétillant, un mental d'acier et cette puissance qu'on lui a toujours connue. Même si c'est difficile, il refuse de se faire aider et se bat tous les jours avec acharnement pour recouvrer la santé et son autonomie. Il reste toujours le même, un modèle pour le cinéma et un mec qui regarde les filles, fait des blagues à table et finit le repas en s'envoyant des pousse-cafés. " La consécration de se voir reconnaître par son idole ? Pas encore, selon Kody, " Le jour où il viendra voir mon spectacle, là je pourrai me dire que je suis arrivé à quelque chose dans ma vie ", lâche-t-il en riant. Avant d'ajouter que la star a promis de le faire. Très en verve, Kody enchaîne les anecdotes dont celle, restée célèbre, où un professeur de conservatoire avait dit à Belmondo de laisser tomber le cinéma parce qu'avec la tête qu'il avait, il n'aurait aucune chance de tenir une femme dans ses bras. Des années plus tard, l'acteur et sa compagne, Ursula Andress, croisent le même professeur et Belmondo de lui lancer : " Vous voyez, on fait ce qu'on peut. " Encore aujourd'hui, Kody en pleurerait de rire mais si anodine que cette histoire puisse paraître, finalement, c'est un peu de lui dont il s'agit aussi. " Un Noir qui décide d'imiter le plus grand comédien blanc, fallait oser. Et je l'ai fait. " Audace et beaucoup d'humour : des qualités que les deux hommes semblent partager. Le premier rapport de l'humoriste avec l'art date de sa prime enfance, passée à Bruxelles dans la belle demeure de l'ambassadeur du Zaïre, son papa. C'est là, dans ce lieu représentant son pays et sa culture, qu'on y trouvait des statues, des peintures et des tas d'objets congolais. Dans tous les coins. Des objets et des oeuvres d'art mais aussi de la musique et de la danse jouées lors de réceptions et cérémonies officielles et qui, dans l'imaginaire d'enfant de Kody Seti Kimbulu, évoquaient " les battements de coeur " de son autre pays. Le Zaïre-Congo, une drôle d'histoire qui, comme pour tous les enfants dont les parents sont nés à l'étranger, a commencé par des vacances dans la famille, chaque été, puis s'est interrompue pendant dix-huit ans, avant que l'humoriste n'y retourne et y joue désormais chaque année. La situation politique, là-bas, aujourd'hui ? " Je connais certains membres du nouveau gouvernement et je me dis que peut-être qu'ils arriveront enfin à faire ne fût-ce qu'un tout petit quelque chose. Je crois aussi que si on n'arrive pas à faire confiance aux gens qu'on connaît, on ne fera jamais confiance à personne. " Son oeuvre d'art favorite : J'aime la couleur, un grand tableau de Chéri Samba, un artiste qu'il adore. Il a choisi cette toile parce qu'elle lui évoque autant le Congo que la Belgique, deux pays aussi surréalistes l'un que l'autre : " Le Belge a plus de points communs avec un Congolais qu'avec un Américain, c'est dommage que personne ne s'en rende compte. A part la colonisation, on n'enseigne pas l'histoire du Congo et plus personne ne sait pourquoi un quartier entier s'appelle Matongé à Bruxelles ", regrette-t-il . De manière générale d'ailleurs, Kody estime que les relations entre les deux pays devraient être bien plus proches et qu'on pourrait imaginer de supprimer les visas entre les deux pays, déjà. Mais bon, malheureusement, entre la Belgique et le Congo, de nombreux sujets restent tabous. Comme la colonisation. Kody, lui, aimerait bien qu'on déboulonne Léopold II et qu'on lui substitue, pourquoi pas, des statues de Philippe et Mathilde. " Ou de Laurent ? " dit-il, en rigolant mais l'air plus ou moins sérieux. Aussi Belge que Congolais, Kody explique que bien qu'il ait grandi dans une drôle de maison - à la grande époque, en Belgique, l'ambassade zaïroise valait celle des Etats-Unis - aucun des huit enfants ne s'est jamais pris pour le roi du monde. " Souvent, je voyais débarquer des bagnoles avec des gyrophares, des ministres et des journalistes qui passaient leur soirée dans notre salon, comme quand mon père était reçu par le roi... Mais même si nous étions des "privilégiés" et que nos domestiques étaient blancs, ça n'empêchait pas le voisin de nous traiter de sales nègres. Quand mon père a été nommé, j'ai vu aussi une petite cour se former autour et quand le vent a tourné, j'en ai vu tout autant disparaître... " Raison de plus, selon lui, pour ne pas se prendre la tête, encore moins avec le succès. Une carrière qu'il a mis dix ans à construire, après avoir terminé sciences po et études commerciales à l'UCLouvain et tenté de vivre une vie plus traditionnelle, travaillant un temps dans le marketing, l'immobilier et même dans le commerce d'art africain. " Sans grand succès, comme vous pouvez le constater ", sourit-il. Kody a ensuite choisi La Création d'Adam de Michel-Ange, l'une des neuf fresques du plafond de la chapelle Sixtine, au Vatican, inspirées du livre de la Genèse : " Une oeuvre de fou, réalisée par un mégalo de première qui, un matin, s'est dit qu'il allait représenter Dieu en train de créer le monde. Il faut quand même être couillu pour faire un truc pareil ! Et pourtant chacun s'accorde sur le fait que c'est un chef-d'oeuvre ", rit-il. Ce qui le touche autant, sérieusement ? La délicatesse du geste, cette façon très pudique et discrète de parler de Dieu, avec subtilité. Poursuivant sur la foi, Kody confie être catholique et croyant, mais pas le même genre que Michel-Ange. Lui, il aurait plutôt la " foi non ostentatoire ", une manière pour lui de continuer à trouver de la force et du courage pour affronter l'existence car il faut pas mal d'énergie pour vivre sur cette Terre, soupire-t-il en terminant son thé. Le comédien semble être resté la personne timide qu'il était dans ses jeunes années, celle qui faisait des blagues et jouait avec les mots pour se faire aimer avant de s'éclater sur scène à travers tous les personnages qu'il aurait rêvé d'être. Il est l'heure de passer à la troisième oeuvre d'art préférée. Nez sur le Perrier qu'il vient de commander, l'oeil vaillant, malgré la fatigue, Kody révèle avoir découvert Merda d'artista dans le spectacle de son pote Alex Vizorek. A ses yeux, elle résume parfaitement son métier. Si on parvient à l'envisager de manière critique. " Même si les artistes font des trucs super, il ne faut pas se leurrer, on ne sauve pas des vies non plus. Les humoristes font rire des gens pendant une heure et c'est déjà très bien si on y arrive. " Selon lui, à l'image de cette petite boîte de Piero Manzoni, les artistes - dont les humoristes font partie - produisent juste un petit emballage avec un peu de bonheur dedans. En conséquence, mieux vaut ne pas se prendre au sérieux, philosophe-t-il, sereinement. Il observe d'ailleurs que les humoristes sont de plus en plus sollicités pour " passer l'info aux gens ", un glissement dangereux qui non seulement mine l'information mais transforme l'humour en " industrie de la vanne ". Sans compter qu'à force d'utiliser l'humoriste à toutes les sauces, on finit par lui demander son avis et le considérer comme aussi important qu'un chercheur qui bosse le sujet depuis vingt ans. En un mot, il résume la situation : avoir des idées et les exprimer, c'est bien ; donner son avis sur tout, c'est trop. Il conclut alors sur le fait que, finalement, un humoriste, c'est comme un sociologue : l'un et l'autre posent un regard critique et distant sur la société, seule change la manière dont ils traitent les conclusions qu'ils en tirent. Avant de partir retrouver sa petite fille, Kody signale qu'il aurait bien choisi un Andy Warhol aussi. Probablement celui avec les boîtes de conserve Campbell, hommage à la culture pop, celle de Madonna ou de Michael Jackson, mais aussi à l'Amérique, celle d'Eddie Murphy grâce auquel il a découvert le stand-up. Oui, l'Amérique, ce monde où tout est " bigger ". Celui de " tous les possibles ". Que Kody compte bien conquérir un jour.