Le 21 mars, c'est le printemps. C'est aussi le printemps de la nouvelle, ce genre littéraire audacieux qui, souvent, nous étonne et nous charme là où nombre de romans nous laissent une impression de déjà-lu. Après le festival Kort/Court organisé en février à Bruxelles et à Gand sous l'égide de Passa Porta, Louvain-la-Neuve devait inaugurer les 20 et 21 mars - dates hélas torpillées par le coronavirus - un Salon de la nouvelle et du texte court. De là à saluer en fanfare un renouveau du genre... Comme le signalait Annelies Verbeke, à l'initiative de Kort/Court, écrire des nouvelles, c'est se condamner à un suicide commercial, nos édi...

Le 21 mars, c'est le printemps. C'est aussi le printemps de la nouvelle, ce genre littéraire audacieux qui, souvent, nous étonne et nous charme là où nombre de romans nous laissent une impression de déjà-lu. Après le festival Kort/Court organisé en février à Bruxelles et à Gand sous l'égide de Passa Porta, Louvain-la-Neuve devait inaugurer les 20 et 21 mars - dates hélas torpillées par le coronavirus - un Salon de la nouvelle et du texte court. De là à saluer en fanfare un renouveau du genre... Comme le signalait Annelies Verbeke, à l'initiative de Kort/Court, écrire des nouvelles, c'est se condamner à un suicide commercial, nos éditeurs ne défendant que le roman. C'est comme si l'on disait à des sprinters : vous n'avez pas la moindre chance en compétition car seuls les marathoniens ont la cote. Absurde, non ? D'autant plus absurde que partout ailleurs des écrivains font carrière avec des recueils fêtés et primés. Au Japon, le prix Agutagawa, réservé aux textes brefs, fait vendre des centaines de milliers d'exemplaires. De certains auteurs on retient leurs nouvelles davantage que leurs romans ; c'est le cas de Flannery O'Connor, de Julio Cortazar ou de Yoko Ogawa, par exemple. Alice Munro a obtenu le prix Nobel de littérature comme " souveraine de la nouvelle contemporaine ". Jorge Luis Borges, champion des fictions brèves, affirmait : " Délire laborieux et appauvrissant que de développer en cinq cents pages une idée que l'on peut très bien exposer en quelques minutes ". Quant à Claire Keegan, née en Irlande en 1968, elle a produit des récits courts qui lui ont valu, dans le sillage de son rayonnement à l'étranger, des critiques élogieuses chez nous. N'allons pas jalouser ce succès importé dans une France qui décourage ses propres nouvellistes, car l'oeuvre - trois livres traduits jusqu'à présent (les trois lumières, a-t-on envie de dire, pour reprendre le titre de l'un d'eux) - est d'une grande maîtrise. Claire Keegan met en scène l'austérité de la vie rurale, les reliquats du machisme, l'émancipation des femmes, les amours contrariées, le rêve d'un ailleurs. Dans ses histoires, l'émotion naît de l'ellipse, de l'ironie délicate et du choix des mots, d'une simplicité lumineuse. Peu de personnages, des atmosphères ciselées, une courbe narrative tendue où chaque détail compte - l'odeur de suint de mouton, les poupées dont on échange les têtes, les petits pois frais réservés au grand frère... Notre plaisir naît de ces illuminations modestes en lesquelles nous nous reconnaissons ou, tout simplement, nous apprenons, sans en évacuer la dureté, à déchiffrer le monde avec plus d'attention, de finesse, de confiance. A ce titre, la nouvelle Les Hommes et les femmes est un bijou narratif qui dessine, en une seule nuit de Saint-Sylvestre, la rébellion discrète d'une mère observée par sa fille dans une salle des fêtes villageoise. Alentour la neige, le noir, le vent et l'habitacle d'une voiture où se dénouera ensuite, dans un laconisme épatant, la crise familiale.