"Mon arrière-grand-père était un sculpteur qui n'a pas rencontré la gloire. Sa femme, elle, était épicière avec un bon sens du commerce, ses affaires étaient florissantes. Assez épicurien, l'aïeul se servait dans la caisse pour acheter du vin afin de passer du bon temps avec ses amis artistes. Je suis la combinaison génétique de ces deux personnes", explique, en guise de présentation, Pierre Lombart (Bruxelles, 1959), de sa voix rauque. Pourquoi? Parce que si son plaisir le plus intense est de passer du temps avec les artistes, le collectionneur qu'il est a su mettre en place la structure nécessaire pour générer de telles rencontres.
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"Mon arrière-grand-père était un sculpteur qui n'a pas rencontré la gloire. Sa femme, elle, était épicière avec un bon sens du commerce, ses affaires étaient florissantes. Assez épicurien, l'aïeul se servait dans la caisse pour acheter du vin afin de passer du bon temps avec ses amis artistes. Je suis la combinaison génétique de ces deux personnes", explique, en guise de présentation, Pierre Lombart (Bruxelles, 1959), de sa voix rauque. Pourquoi? Parce que si son plaisir le plus intense est de passer du temps avec les artistes, le collectionneur qu'il est a su mettre en place la structure nécessaire pour générer de telles rencontres. Passionné depuis son plus jeune âge par la création, le jeune homme se tourne vers l'architecture au moment de choisir ses études. Tout ça parce qu'un ami de ses parents lui a dit que "c'est plus proche des arts". Son diplôme en poche, il se rend au Pérou puis, à 24 ans, en Afrique du Sud, un pays qui manque alors cruellement de bâtisseurs. Les pieds à peine posés sur le tarmac, il rencontre un maître d'ouvrage avec lequel il édifiera bureaux, hôpitaux et autres hôtels. Sa carrière lancée, Pierre Lombart ressent très vite le "besoin d'art", la seule façon pour lui de s'inscrire pleinement dans la vie. S'en suivront près de 40 ans d'une attention aiguisée aux artistes africains. L'intéressé précise: "Je ne suis pas un collectionneur comme on l'entend, mon plaisir n'est pas d'amasser des oeuvres mais de rencontrer les créateurs. Je n'entre jamais dans une galerie en pointant les tableaux que je veux. J'ai besoin de toucher, de parler avec celui qui produit. Une toile ou une sculpture n'est pour moi que la relique d'un moment passé ensemble. Cela doit renvoyer à du vécu." Dans les années 1980, le premier artiste avec lequel "il s'engage, discute, boit du vin", c'est Kagiso Patrick Mautloa, un artiste multimédia basé à Johannesburg. Peu avant 2000, un ami dont il préfère préserver l'anonymat se joint à lui pour "ancrer sa vie". Fortuné, ce dernier aide l'architecte belge à asseoir la collection, qui n'est désormais plus uniquement la sienne, sur des fondations solides. "Il préfère rester en retrait mais il m'a donné un deuxième portefeuille, ce qui était alors très précieux; j'étais plutôt au début de ma carrière et je fondais une famille." Ensemble, les deux compères créent une fondation en 2014, Saffca (Southern African Foundation for Contemporary Art), au moment où le reste du monde se met à s'enthousiasmer pour l'effervescence de la scène sud-africaine. Du coup, ils ont au moins quinze ans d'avance dans l'appréhension des forces artistiques vives du pays de Nelson Mandela. "Très vite, nous avons considéré qu'il fallait insérer le local dans le global. En d'autres mots, nous pensons que cette production n'a pas à être géographiquement identifiée. C'est de l'art, contemporain si l'on veut, un point c'est tout. On ne peut plus entendre des phrases du genre "c'est pas mal pour un Africain". Cela relève d'une méconnaissance totale de ce qui se fait sur place", analyse l'architecte. Le duo éclairé fait le choix de soutenir les artistes émergents, ceux dont la carrière a besoin d'un coup de pouce. Bien sûr, plusieurs des "émergents" d'hier se sont taillé de solides réputations, de William Kentridge, dont Lombart a dessiné l'atelier, à Kendell Geers, en passant par Themba Khumalo, Tracy Rose ou David Goldblatt. Sans oublier Benon Lutaaya que Lombart présente comme "la personne la plus talentueuse à être humain" qu'il ait eu la chance de rencontrer. Pas obsédé par le profit des notoriétés qui s'étoffent, le tandem y voit davantage une belle opportunité pour les nouveaux venus dans la collection de bénéficier du prestige des ainés. Dans la foulée, Saffca imagine des croisements: des résidences d'artistes africains en Europe, à Saint-Emilion par exemple, ou encore des collaborations entre des plasticiens venus de différents pays d' Afrique du côté de Knysna, sur la route sud-africaine des Jardins. "Désormais, nous faisons partie du paysage de l'art, du coup nous sommes invités dans les foires, ce qui nous permet de mettre en avant des talents encore inconnus emblématiques de l'immense réservoir créatif que représentent les pays du sud du continent africain. Nous ne nous considérons que comme les marches d'un escalier." A la question "Pourquoi faites-vous cela?", la réponse de Lombart fuse comme un guépard dans la savane: "Si vous saviez la vie que j'ai, c'est inachetable. Des échanges sans cesse nouveaux. Ce sont des moments affectifs intenses." De retour en Belgique, Pierre Lombart souhaite consacrer ses vingt prochaines années à consolider son rôle de "trait d'union entre les deux mondes" en faisant connaître les oeuvres - près de 500 aujourd'hui - et les artistes actuels et à venir de la fondation Saffca. Dès l'automne prochain, il promet, joignant le geste à la parole, l'ouverture d'un espace bruxellois, à la fois lieu de résidence et d'exposition, consacré à ces pratiques australes qu'il considère comme "au plus proche de l'existence".