DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
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DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL Avec sa voix d'ange, elle avait bouleversé la Grande-Bretagne. Le public l'avait couronnée lors d'un télé-crochet malgré son physique disgracieux. Susan Boyle va chanter, de nouveau, en public. En l'honneur, cette fois, de Joseph Ratzinger, alias Benoît XVI, qui sera au Royaume-Uni du 16 au19 septembre. Cette voix cristalline suffira-t-elle à couvrir d'autres clameurs, plus discordantes, que le souverain pontife ne pourra manquer d'entendre au long de cette visite d'Etat, la première jamais entreprise par un pape en Grande-Bretagne ? Pas sûr. Car un noyau d'activistes et de groupes de pression entend bien saisir cette occasion historique pour manifester sa colère à l'encontre du successeur de Pierre. En 1982, Jean-Paul II avait traversé la Manche pour une visite pastorale. A l'époque, seuls quelques bigots protestants, à l'exemple du révérend Ian Paisley, en Irlande du Nord, avaient lancé l'anathème contre l'" antéchrist ". Dans les faits, le pape avait déplacé des foules en liesse. Mais il était jeune, souriant, auréolé de son statut de héros du monde libre. Avec Benoît XVI, c'est une autre affaire. Selon un sondage, 24 % des Britanniques n'approuveraient pas cette visite. Surtout, 3 sur 4 estiment que le contribuable ne devrait pas payer la moitié des 20 millions de livres (24 millions d'euros) que coûtera, au minimum, le voyage officiel. Et ceci alors même que l'Eglise a innové en faisant payer par les fidèles l'accès aux rassemblements. A Londres, il faudra débourser 5 livres (6 euros). Si la majorité des Britanniques éprouve surtout de l'indifférence pour cette visite, l'arrivée annoncée de Benoît XVI n'en suscite pas moins un flot inédit de polémiques. Curieusement, l'offensive ne vient pas du camp protestant, comme le poids de l'Histoire pourrait le suggérer : fidèle au dialogue £cuménique, l'Eglise anglicane souhaite la bienvenue à l'évêque de Rome. C'est dans les rangs des partisans de la laïcité, athées, militants homosexuels, catholiques " progressistes " qu'a été organisée la campagne anti-Benoît XVI, largement relayée par les médias. " A croire que même le diable, s'il débarquait, aurait meilleure presse ", a d'ailleurs ironisé un éditorialiste. Le déplacement du pape devrait être émaillé de manifestations et de débats publics. Trois jours avant son arrivée, la chaîne de télévision Channel 4 a, elle, programmé un documentaire à charge réalisé par Peter Tatchell. Cet infatigable activiste du mouvement homosexuel conteste le caractère officiel de la visite, qui oblige le royaume à financer une partie des frais : " Paierait-on pour le déplacement du grand mufti de La Mecque ou du rabbin en chef de Jérusalem ? " Sur le fond, il dresse un implacable acte d'accusation. Droits des femmes (contraception, avortement), égalité de droits pour les homos, usage du préservatif contre le sida, insémination artificielle, etc. : " Sur une quinzaine de sujets, le Vatican va à l'encontre des convictions d'une majorité du pays. Ce pape s'oppose aux droits de l'homme. " Comme il a manifesté contre l'Américain George W. Bush ou l'Iranien Ahmadinejad, Tatchell descendra dans la rue contre Benoît XVI. " Sur la scène internationale, le Saint-Siège viole les valeurs auxquelles croient les Britanniques, accuse Andrew Copson, de la British Humanist Association. C'est flagrant à l'ONU, où le Vatican vote avec l'Iran et ne respecte pas la Déclaration universelle des droits de l'homme. " Chez les catholiques progressistes, c'est toute une culture de l'hypercentralisation romaine qui est dénoncée : " Dans une société démocratique, l'Eglise ne peut plus traiter les fidèles comme des enfants, proteste Simon Bryden-Brook, de Catholics for a Changing Church (Catholiques pour une Eglise qui change). L'Eglise a besoin que les femmes jouent tout leur rôle et elle doit humaniser son rapport à la sexualité. " Mariage des prêtres, intégration des homos, ordination des femmes : telles sont les revendications que ces groupes de pression entendent avancer. " La question n'est pas que Jésus ait eu des parties génitales mâles, ironise Pat Brown, mais qu'il s'est adressé aux hommes comme aux femmes. " Cette catholique s'en remet désormais " à l'Esprit saint ". Elle a fait afficher sur 15 bus londoniens un message comminatoire : " Pape Benoît, ordonne des femmes prêtres maintenant ! " Son pronostic est sans appel : " Si elle n'écoute pas ses fidèles, l'Eglise romaine va mourir. L'Eglise anglicane, elle, débat ouvertement de la place des homosexuels et de l'ordination des femmes. Pourquoi nous prive-t-on de cette culture démocratique ? "Dans l'offensive qui vise Benoît XVI, l'attaque la plus fulgurante est d'un autre ordre, cependant. Ce 8 septembre, Geoffrey Robertson fait amphi comble dans la London School of Economics, la pépinière des élites britanniques. Avocat réputé - il a présidé un tribunal de l'ONU sur les crimes de guerre en Sierra Leone - il plaide avec talent sa cause du moment : traîner le pape devant les juges. L'avocat se fait procureur : " C'est un chef d'Etat sans Etat, qui se réfugie derrière un droit médiéval (le droit canon) pour protéger des milliers de prêtres qui ont sodomisé des dizaines de milliers d'enfants. " Le public applaudit. Les révélations des derniers mois sur les cas de pédophilie commis par des hommes d'Eglise en Amérique, en Irlande, en Australie, en Allemagne, en Belgique ont secoué l'opinion britannique (voir en page 36). Dans un tel contexte, pourquoi Benoît XVI a-t-il pris le risque de ce voyage ? Les signaux d'alerte n'avaient pas manqué, pourtant. En avril, une fuite dans la presse révèle un mémo interne au Foreign Office : sur un ton potache, son auteur préconise, afin d'honorer l'auguste hôte, que le gouvernement de Sa Majesté donne son nom à une marque de préservatifs, lui fasse visiter une clinique spécialisée dans l'avortementà Le gouvernement doit présenter ses excuses au Saint-Siège. Puis, en pleine campagne électorale, lors du second débat télévisé, un citoyen interpelle les trois leaders sur l'opportunité de la visite. Dans leur réponse, les trois demandent à l'Eglise de faire preuve de plus de transparence. Fallait-il donc que le pape vînt ? " Le Saint-Père veut engager le dialogue même avec ceux qui ne croient pas, argumente Mgr Andrew Faley, au secrétariat général de la Conférence des évêques catholiques d'Angleterre et du pays de Galles. Cela dit, l'anticatholicisme reste ici enraciné et très vivant. Dans l'identité britannique insulaire, il y a cette détestation de l'étranger auquel le pape est associé. " Il est une autre raison pour laquelle Benoît XVI ne voulait pas rater ce rendez-vous rendu possible grâce à l'invitation lancée par Tony Blair (converti depuis au catholicisme), puis confirmée par Gordon Brown. Rome espère tirer profit du désarroi actuel au sein de l'Eglise anglicane, où clergé et fidèles se déchirent à propos de la place des femmes et du mariage homosexuel. Minoritaire, longtemps suspecte en terre protestante, l'Eglise catholique anglaise affirme croire dans les vertus du dialogue. " Etre un objet de critiques est une chance, soutient Jack Valero, porte-parole de l'Opus Dei en Angleterre. Cela contraint l'Eglise à mieux expliquer sa doctrine. " Au risque de dérapages, parfois. Au début du mois, le directeur des affaires pastorales du diocèse de Westminster incriminait une Grande-Bretagne devenue " l'épicentre géopoliti-que de la culture de mort " par " ses lois permissives contre la vie et la famille et favorables aux revendications des gays ". " Des paroles fortes, concède Stephen Wang, doyen des études au séminaire du même diocèse. Sur le fond, cependant, beaucoup d'esprits considèrent qu'on est allé trop loin dans ce pays au nom des ''droits'' au détriment de la liberté religieuse et de conscience. " L'Eglise a bataillé il y a peu contre deux projets de loi : sur l'adoption par des couples homosexuels et sur l'interdiction aux employeurs de toute discrimination en fonction de l'orientation sexuelle. Un casse-tête pour le fonctionnement des organismes catholiques. Mais comment " dialoguer " quand tout vous oppose ? Huit jours avant l'arrivée du souverain pontife, l'archevêque de Southwark a souhaité rencontrer les chefs de la campagne de protestation. Ils ont promis qu'ils n'essaieraient pas de procéder à l'arrestation symbolique de Benoît XVI. C'est déjà ça. Jean-michel demetz