"Nel, ne bouge plus, je vais faire un croquis." La lumière est douce à travers le rouge des rideaux. Et l'or, émietté en pépites sur la table de bois brut, gagne le plat de pommes et ses notes plus aiguës. Vert, bleu, violet. Rik Wouters nage en plein bonheur. En ces années 1910, dans sa petite maison de Watermael-Boitsfort (Bruxelles), il peint la vie et Nel est toute la vie. Chère Moeke ! Nel a relevé la tête. Elle ne pose pas, elle repasse. Elle est comme l'arbre, la fleur, le petit chien blanc et roux, belle sans effort. Et le peintre aime ses gestes, ses attitudes, ses épaules rondes, ses petits yeux rieurs et les couleurs qu'elle porte sur elle. La richesse de Rik Wouters, c'est tout cela. Même si, souvent, par manque d'argent, il peint sur carton plutôt que sur toile. Même si, il le sait, ses sensations de bonheur se noient parfois dans l'angoisse. Oui, il règne aussi, dans son oeuvre, une fragilité d'une intensité foudroyante et des vides que la teinte écorche plus qu'elle ne les masque. Le temps presse, mais il ne le sait pas encore. Entre 1904, l'année où il rencontre Nel, et 1912, quand il connaît les premiers succès, les heures s'écoulent, complices. Semaine après semaine, il ose davantage, passant d'un intimisme sourd au fru...

"Nel, ne bouge plus, je vais faire un croquis." La lumière est douce à travers le rouge des rideaux. Et l'or, émietté en pépites sur la table de bois brut, gagne le plat de pommes et ses notes plus aiguës. Vert, bleu, violet. Rik Wouters nage en plein bonheur. En ces années 1910, dans sa petite maison de Watermael-Boitsfort (Bruxelles), il peint la vie et Nel est toute la vie. Chère Moeke ! Nel a relevé la tête. Elle ne pose pas, elle repasse. Elle est comme l'arbre, la fleur, le petit chien blanc et roux, belle sans effort. Et le peintre aime ses gestes, ses attitudes, ses épaules rondes, ses petits yeux rieurs et les couleurs qu'elle porte sur elle. La richesse de Rik Wouters, c'est tout cela. Même si, souvent, par manque d'argent, il peint sur carton plutôt que sur toile. Même si, il le sait, ses sensations de bonheur se noient parfois dans l'angoisse. Oui, il règne aussi, dans son oeuvre, une fragilité d'une intensité foudroyante et des vides que la teinte écorche plus qu'elle ne les masque. Le temps presse, mais il ne le sait pas encore. Entre 1904, l'année où il rencontre Nel, et 1912, quand il connaît les premiers succès, les heures s'écoulent, complices. Semaine après semaine, il ose davantage, passant d'un intimisme sourd au fruité chromatique, qui fera sa gloire. Mais ses jours sont comptés. La guerre est aux portes et, avec elle, les combats en première ligne, la prison et, enfin, ce cancer de l'oeil, ravageur et fatal, qui l'emportera en 1916. Malgré cette fin précoce, l'héritage de Rik Wouters est colossal: plus de 200 peintures, quelque 40 sculptures et des milliers de dessins, aquarelles, pastels et estampes, acquises surtout dans le premier quart du siècle, et qui, depuis, pour la plupart, demeurent encore dans les familles, c'est-à-dire en Belgique. En rassemblant quelque 180 oeuvres de toutes les périodes, l'exposition du palais des Beaux-Arts vise à révéler la farouche individualité et la dimension internationale du sculpteur et, surtout, du peintre. Car Wouters n'est pas un suiveur ni un sous-produit à la manière belge. Et ce pour une raison simple, qui tient à son caractère de rebelle: ses "nom de Dieu" lâchés pour exprimer ses enthousiasmes et ses refus (de l'académisme comme du pointillisme, alors en vogue) ne sont que la partie visible et pittoresque du personnage. A 12 ans déjà, il est chassé de l'école pour indiscipline. Il ne sera jamais un intellectuel, mais il est curieux. Curieux et patient comme un artisan peut l'être quand il a du génie. Sa sculpture est redevable, disent les historiens, à Auguste Rodin, dont il découvre les oeuvres à Bruxelles en 1899, puis à Antoine Bourdelle. Dans l'exposition, la confrontation entre des oeuvres particulièrement bien choisies des uns et des autres, démontre enfin les différences d'intention: La Petite Penelope de Bourdelle, superbe et sensible à souhait, transpire l'exotisme latin. Presque semblable, la silhouette des Soucis domestiques de Wouters respire, avant toute chose, la vie faite femme. Ailleurs, d'autres comparaisons avec des toiles de James Ensor ( L'Après-Midi à Ostende ou encore La Tour de Lissewege) et de Cézanne (trois dessins) sont à leur tour éloquentes. En réalité, Rik Wouters a surtout aiguisé son regard par la pratique de la taille directe, du modelage en plâtre. La gouge guide tout naturellement son couteau de peintre, puis sa brosse. Jamais il ne peut se résoudre à "finir" le modelé jusqu'au lisse et au brillant. Même désir dans ses dessins, qu'il veut chaque fois plus rapides et allusifs. Rik Wouters avance presque organiquement par d'audacieuses désobéissances, qui trouvent aussi leur source dans l'émerveillement de l'oeil. D'où sa soif de voir d'autres motifs, d'autres lumières, mais aussi d'autres artistes qui, comme lui, se sont lancés dans l'aventure de la "petite sensation". Oui, il a vu les toiles de Monet, Renoir, Whistler, Van Gogh ou Gauguin, mais aussi celles de Robert Delaunay, Kupka, Matisse, Kirchner et tant d'autres, mais avant tout Cézanne. Elles confortent son intuition: celle de ces instants bénis où, toute suite, tout est dit. L'expositionLes premières oeuvres exposées datent de l'année 1907. Le jeune couple vient de s'installer à Boitsfort. Il a 25 ans. Elle en a 19. L'atmosphère intimiste des toiles décline des harmonies sourdes et nacrées. La lumière est diffuse, délicate mais posée, comme chez Ensor, en pâtes généreuses. Déjà, Nel repasse. En 1909, après avoir vu danser Isadora Duncan, il commence à imaginer son chef-d'oeuvre de sculpteur, La Vierge folle. Mais, peu à peu est-ce l'influence de son ami, l'amateur d'art Simon Lévy? Rik Wouters privilégie la seule peinture. Une peinture sur le motif, comme Cézanne ou Monet, aérienne et profonde. Il abandonne alors le couteau et les pâtes épaisses au profit d'une manière fluide et plus transparente. En 1912, grâce à l'intervention du poète Jules Elslander, il rencontre Georges Giroux, un Français enrichi par le commerce des vêtements de luxe, qui vient d'ouvrir la plus importante galerie du pays. Mieux, le marchand, convaincu, lui propose le premier contrat signé entre un artiste belge et une galerie: 50 % sur le prix des ventes, l'achat du matériel et des mensualités sous forme d'avance. Rik Wouters est sauvé. Du moins le croit-il. Le succès va grandissant, les collectionneurs se multiplient, mais le marchand "oublie" de régler ses notes. En juillet 1914, Nel et Rik sont sans le sou quand l'armée le réclame. Suivent quatre mois de silence. Rik Wouters échange à peine, écrit-il à Nel, dix mots sur la journée. Nom de Dieu. L'envie de peindre revient cependant quand Nel le rejoint à Amsterdam, mais le ciel s'est obscurci. Les teintes se font menaçantes, plus profondes encore et, pour tout dire, nocturnes. Les maux de tête dont il souffre depuis peu vont lui dévorer l'oeil gauche et la mâchoire. Le temps presse. Les couleurs virent aux roses nacrés. Les nuances n'ont jamais été aussi fines: "Quel dommage que je ne puisse travailler, confie-t-il alors à Nel, car je vois enfin clair." Bruxelles, palais des Beaux-Arts, 23, rue Ravenstein. Du 23 février au 26 mai. Tous les jours, de 10 à 18 heures. Le vendredi jusqu'à 20 heures. Tél.:02-507 84 80. A noter, parallèlement à l'exposition Rik Wouters, au musée des Beaux-Arts d'Anvers, à partir du legs Van Bogaert-Sheid, la plus belle et plus complète des collections privées, dont aucune oeuvre n'a pu être prêtée pour l'exposition bruxelloise.Guy Gilsoul