Ce n'est pas un tueur, mais un phénix. Hier encore, on présentait Didier Reynders comme un pitbull. Le seul qui soit capable de damer le pion au PS, de le supplanter au hit-parade des partis wallons. Il l'a fait, oui, mais cette incontestable victoire, éminemment symbolique, n'a, jusqu'ici, débouché sur rien de tangible au niveau politique. Le président du MR, qui est aussi vice-Premier ministre du gouvernement Leterme, n'a pas réussi à tenir les socialistes, pourtant battus dans les urnes, éloignés des ors du pouvoir fédéral. L'adversaire a tout juste été sonné. Pas broyé sous les mâchoires libérales.
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Ce n'est pas un tueur, mais un phénix. Hier encore, on présentait Didier Reynders comme un pitbull. Le seul qui soit capable de damer le pion au PS, de le supplanter au hit-parade des partis wallons. Il l'a fait, oui, mais cette incontestable victoire, éminemment symbolique, n'a, jusqu'ici, débouché sur rien de tangible au niveau politique. Le président du MR, qui est aussi vice-Premier ministre du gouvernement Leterme, n'a pas réussi à tenir les socialistes, pourtant battus dans les urnes, éloignés des ors du pouvoir fédéral. L'adversaire a tout juste été sonné. Pas broyé sous les mâchoires libérales. De cette terrible humiliation, qu'il doit, en partie du moins, à son incapacité à dépasser son allergie pour Joëlle Milquet et à s'en faire une partenaire, Reynders a tenté de se remettre en s'imaginant Premier ministre, un jour prochain, si Yves Leterme craquait pour de bon. Il y a cru à trois reprises. En août 2007 d'abord, lorsque Leterme a échoué dans son boulot de formateur. Mais c'est Herman Van Rompuy qui a hérité de la fonction. En décembre, ensuite, lorsque le même Leterme s'est effacé devant un " Premier ministre intérimaire " pour tenter d'extraire la Belgique de la crise. C'est Guy Verhofstadt, le " Grand bleu " flamand, qui lui a ravi la vedette. En juillet dernier, enfin, alors que le-toujours-même-Leterme a remis sa démission entre les mains du roi. Las ! Albert II l'a maintenu en piste. A chaque fois, Reynders a eu des bouffées d'ambition, d'excitation, de griserie. A chaque fois, il a dû les ravaler. Mais ces ratés ne l'ont pas incité à adoucir son verbe, à assouplir son attitude, à rengainer son arrogance. Au contraire. Le week-end dernier, devant les caméras de télévision et dans La Libre Belgique, le ton était plus conquérant que jamais. Il ne sera pas Premier ministre ? Qu'à cela ne tienne : il se verrait bien, désormais, ministre-président de la Wallonie. Quand ? Après les élections régionales du 7 juin prochain. Objectivement, cette fonction - comme toutes les autres, du reste -, lui irait comme un gant. Plutôt que n° 2 au fédéral, autant être premier en Wallonie. D'autant plus que, au terme de la prochaine " grrrande " réforme de l'Etat, les Régions devraient hériter de nouvelles compétences, ce qui rendrait la fonction de patron wallon encore plus attrayante. Le hic ? C'est que tant de superbe donne des crises d'urticaire aux présidents du PS et du CDH (mais ça, c'est de bonne guerre) et, c'est plus fâcheux, passe mal dans l'opinion publique. Elio Di Rupo et, plus encore, Joëlle Milquet ont beau jeu de dénoncer " l'avidité personnelle de Reynders pour le pouvoir " : ces derniers temps, en effet, le patron des libéraux parle beaucoup de lui et de la fonction qu'il convoite, bien davantage que de nobles desseins politiques. Puis il y a cet entêtement à répéter que rien ne va, en Wallonie. Sans doute a-t-il raison. Mais stratégiquement, c'est embêtant : les Wallons commencent tout doucement à la trouver saumâtre, cette façon qu'ont certains de les présenter comme des moins que rien. Longtemps accusés par la Flandre d'être les responsables du " mal belge ", c'est à présent un politique francophone, wallon de surcroît, qui répète inlassablement que " l'écart se creuse avec le Nord " ! On n'ira pas jusqu'à lui reprocher son franc-parler : non, la réalité sudiste n'est pas le nirvana que tentent de nous vendre le PS et le CDH, qui partagent le pouvoir en Wallonie. Reynders a raison de recadrer. Mais tout est dans la manière. " Tout ce qu'il dit, il le dit maladroitement ", disent de nombreux mandataires libéraux qui font de plus en plus d'émules au sein du parti. N'allez surtout pas en conclure que l'homme n'est pas doué pour le verbe. C'est tout le contraire. Il a un sens de la repartie imparable. Un don exceptionnel pour la formule qui fait mouche. Un sens incroyable du discours bien charpenté, avec ce qu'il faut de fond, de muscles, d'ironie. Là n'est pas le problème. Le problème, contrairement à ce qu'on assène souvent, c'est qu'il est incapable de se contrôler. Certes, il ne pète pas les plombs en Conseil des ministres, fait preuve d'une résistance phénoménale à la fatigue, donne l'image d'un homme toujours frais et dispos, voire froid, sans états d'âme. Mais, à l'intérieur, ça bout. Et les mots qui franchissent ses lèvres sont le reflet d'émotions mal maîtrisées, quoi qu'en dise la légende. " Je suis sûr qu'il aimerait se montrer plus aimable, surtout si la stratégie l'impose, avance un vieux de la vieille libéral. Mais il en est incapable. " Les calculs, donc, s'effacent souvent devant les sentiments. Il suffit de voir cette morgue, ce mépris incommensurable, ce dédain sans bornes, cette méchanceté gratuite qu'il déploie contre la présidente du CDH. Reynders ne l'aime pas. Pis : il la méprise. Et cela se voit beaucoup trop. La sagesse voudrait, pourtant, que le président du MR ménage un tout petit peu ses possibles futurs partenaires à la Région wallonne, à Bruxelles et à la Communauté française. Qu'il dégaine sur l'idéologie, évidemment, mais se garde d'humilier, de rabaisser, de lever les yeux au ciel quand Joëlle Milquet prend la parole, au cours d'un débat auquel il participe, lui aussi, et généralement plus brillamment. Il devrait se rappeler que, contrairement au MR (et au PS), le CDH semble toujours en phase ascendante, du moins si l'on en croit les derniers sondages. Un signe supplémentaire que l'arrogance, lorsqu'elle transforme l'autre en martyr aux yeux de citoyens volontiers empathiques, peut s'avérer contre-productive pour celui qui en fait un usage immodéré ? Revenons-en, aux sondages. Le dernier en date, celui commandé par Le Soir et la RTBF , se révèle catastrophique pour le MR, mais aussi pour le PS. Ce dernier redeviendrait le premier parti wallon ? Jusqu'à preuve du contraire, cette information ne vaut pas tripette : la marge d'erreur de ce sondage est trop importante pour que l'on puisse en tirer une conclusion fiable. Le suivant, commandé par un concurrent et scientifiquement plus au point, sortira dans dix jours : s'il confirme le premier sondage, les troupes libérales accuseront le coup. Quoi qu'il en soit, il y a bel et bien une " tendance " : les " grands " partis sudistes sont en perte de vitesse, au profit des " petits ", à savoir Ecolo et le CDH. On soupire d'aise en se disant que le paysage électoral wallon ne comporte aucun parti d'extrême droite ou populiste digne de ce nom. Jusqu'à nouvel ordre... Mais cette tendance suffit à donner des sueurs froides à bien des élus libéraux, qui se demandent si la " stratégie Reynders " se révélera payante au lendemain du 7 juin 2009, date des élections régionales. Quel est le défi de Reynders, qui sera réélu à la présidence de son parti le 20 octobre prochain, avec un score que l'on imagine stalinien ? Clairement, faire en sorte que le MR reste le premier parti wallon. Tout autre issue serait perçue comme un échec. Mais ainsi vont les partis : ils se remettent des humiliations dès lors qu'ils accèdent au pouvoir. Donc, les libéraux doivent revenir au pouvoir, en Wallonie et à Bruxelles. Sinon, c'en sera fini de la carrière politique belge de Reynders. Face à pareil impératif, le patron des bleus serait sans doute bien inspiré de garder tous ses fers au feu. Et de ne pas miser de façon si évidente sur une " trahison " du PS à l'égard du parti de Joëlle Milquet. De ne pas parier sur le fait que, dans le pire des cas, les futurs gouvernements régionaux intégreront les trois partis traditionnels, alignant ainsi leur composition sur celle du fédéral. Car, si Reynders est un phénix, Elio Di Rupo, lui, est un sphinx... Isabelle Philippon