Depuis la proclamation de la République islamique d'Iran, en 1979, chaque élection présidentielle offre l'occasion de décryptages cabalistiques, qui consistent à lire à distance dans le marc de café. Aucune grille de lecture classique ne s'applique à ce pays, si réfractaire aux schémas importés, si acharné à trouver son propre modèle. A défaut d'évolution perceptible et en l'absence de changement significatif, l'observation des échéances politiques se résume à interpréter des bribes d'information qui, en dépit de l'écrasement des droits de l'homme et d'un échec économique flagrant, montrent l'enracinement profond du règne des mollahs. Ces derniers n'ont au fond réussi qu'une seule chose, mais ils ont su la confirmer en plus de trente années d'existence, qui est d'identifie...

Depuis la proclamation de la République islamique d'Iran, en 1979, chaque élection présidentielle offre l'occasion de décryptages cabalistiques, qui consistent à lire à distance dans le marc de café. Aucune grille de lecture classique ne s'applique à ce pays, si réfractaire aux schémas importés, si acharné à trouver son propre modèle. A défaut d'évolution perceptible et en l'absence de changement significatif, l'observation des échéances politiques se résume à interpréter des bribes d'information qui, en dépit de l'écrasement des droits de l'homme et d'un échec économique flagrant, montrent l'enracinement profond du règne des mollahs. Ces derniers n'ont au fond réussi qu'une seule chose, mais ils ont su la confirmer en plus de trente années d'existence, qui est d'identifier l'Iran à son régime et d'ancrer le peuple à son clergé. C'est dans cette perspective qu'il faut situer chaque élection présidentielle, dans un pays où les débats et les indignations existent effectivement (on l'a vu lors de la " révolution verte " de 2009), mais où ils sont toujours étouffés par une vaste caste de conservateurs, assis sur un maillage serré de la société. Le principal intérêt du vote vise à renforcer, tous les quatre ans, la cohésion du régime autour du Guide suprême, véritable souverain religieux, désigné par ses pairs religieux et doté de tous les pouvoirs de décision. Le président élu, lui, occupe le deuxième rôle et assume en réalité des fonctions gouvernementales qui le rapprochent bien plus d'un Premier ministre. C'est justement pour exercer un pouvoir accru que le président sortant, Mahmoud Ahmadinejad (qui ne peut se représenter en vertu de la limitation constitutionnelle à deux mandats successifs), a entretenu un bras de fer permanent avec Ali Khamenei. Ce dernier, intouchable dans la position du Guide suprême, n'a fait que confirmer sa primature ; c'est dire si le futur président fera nécessairement partie de ceux qui se courberont le plus bas pour lui baiser la main. Non seulement le nouvel élu devra garantir que l'Iran parlera d'une seule voix sur la scène internationale, mais il aura aussi pour tâche de réduire les tensions et les luttes intestines au sommet de l'Etat. Or, au sein de la sphère impénétrable du pouvoir, les conflits entre factions et tendances sont nombreux, même s'ils demeurent indéchiffrables. Ils traduisent l'état d'un pays qui va de plus en plus mal ; l'effet des sanctions occidentales, prises en rétorsion à la course nucléaire de l'Iran, pèse lourdement sur l'économie et les choix d'Ahmadinejad ont pour conséquences une inflation dévorante, une recrudescence du chômage des jeunes, des difficultés d'approvisionnement croissantes, des inégalités galopantes. Une situation qui exigerait plutôt un responsable au profil de gestionnaire déterminé, ce qui, pour le coup, irait à l'opposé du pouvoir absolu du Guide. Etre indésirable aux yeux des ayatollahs ou être impopulaire auprès du peuple : du bon maniement de cette contradiction surgira le profil du vainqueur, lequel aura donc pour premiers objectifs de dénoncer le blocus exercé par les Occidentaux, afin de ressouder toutes les parties nationales, et de poursuivre le programme nucléaire, qui fait l'unanimité parmi les politiciens iraniens de tous bords. Paradoxalement, c'est peut-être le moment opportun, pour les Etats-Unis et l'Europe, d'esquisser un changement de focale visant une stratégie à long terme, plutôt que de reconduire sans horizon des considérations purement tactiques, de toute évidence inopérantes. L'implication dramatiquement décisive de l'Iran dans le conflit syrien montre une fois encore, si besoin est, combien l'isolement de Téhéran pousse au crime le régime, ôte aux Occidentaux tout moyen d'influence et les prive de tout levier de négociation. Tôt ou tard, face à un monde arabe qui s'entre-déchire de façon alarmante, il va falloir repenser notre relation à l'Iran.