Un cadeau signé Sarkozy

[20 juin 2007. Nicolas Sarkozy reçoit Jean-Marie Le Pen, dans le cadre de ses concertations sur la Constitution européenne.]
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[20 juin 2007. Nicolas Sarkozy reçoit Jean-Marie Le Pen, dans le cadre de ses concertations sur la Constitution européenne.] Le Pen arrive à l'Elysée aux alentours de 10 h 45. La première poignée de main, plutôt chaleureuse, donne la tonalité. Contrairement aux attentes, il n'y aura pas d'explication musclée. C'est même l'inverse qui va se produire. Le Pen est dans un bon jour. " Il était vraiment flatté par cette invitation ", confie Alain Vizier [son directeur de la communication]. Le Pen n'oublie pas que Jacques Chirac, par exemple, s'était toujours refusé à le recevoir officiellement à l'Elysée. Nicolas Sarkozy est donc surpris de trouver le roi du dérapage très apaisé. La " discussion " prend vite les allures d'un petit déjeuner très cordial. [à] Ce qui retient l'attention du finaliste à la présidentielle de 2002, c'est le style de son vis-à-vis. L'animal politique aux cinquante années de carrière est subjugué par la rhétorique de " Sarko ". Orateur hors pair, Le Pen juge peut-être avoir trouvé plus fort que lui. Il confie en effet avoir été " bluffé ". La prestation de Nicolas Sarkozy a atteint son but. " Visiblement, il souhaitait me convaincre, me séduire. Et il faut dire que, pour cela, il est doué. Il a du charme personnel quand il veut s'en donner la peine ", reconnaît Le Pen. La discussion est directe, sans fioritures, à tel point que Sarkozy, très à l'aise, semble se laisser aller à des confidences personnelles. " Vous savez, ce que je fais aujourd'hui, je l'exerce avec passion, mais je me sens très capable de faire autre chose. " [à] L'hôte conclut le rendez-vous par un étonnant : " Venez quand vous le souhaitez. Si vous en exprimez le v£u, je vous recevrai. " Formule de politesse ou authentique proposition ? Le " Diable " n'est visiblement plus persona non grata. Il est devenu fréquentable, jusqu'au sommet de l'Etat. Le Pen apprécie le geste, sourit et remercie le président. Mais Nicolas Sarkozy, qui aime surprendre jusqu'au bout, n'en a pas fini avec son invité et lui réserve une sortie que ce dernier n'aurait jamais imaginée. En quittant le bureau, l'improbable duo traverse la salle du Conseil des ministres ! Fait peu habituel, un Conseil est programmé, ce jour-là, à 11 h 30. Les membres du gouvernement attendent debout sur le palier. " Nicolas Sarkozy me tenait par le bras, se souvient Le Pen, presque gêné de rendre compte de cette marque de camaraderie. Il me présente alors à ses ministres. " Un traitement de faveur, un privilège rare. " Vous connaissez sans doute Monsieur le Premier ministre ", s'arrête le président en désignant François Fillon. " Madame Lagardeà ", poursuit Sarkozy. Voilà un cadeau plutôt inattendu pour l'anniversaire de l'invité : une présentation présidentielle au Conseil des ministres ! Celui-ci, qui a du mal à y croire, salue à son tour la brochette gouvernementale. Nicolas Sarkozy, toujours accroché à son bras, affiche son plus large sourire. " Je pense qu'il y avait de sa part un petit côté "Je suis un ami de Le Pen, regardez, il est venu" ", croit comprendre l'intéressé. [à] Le Pen livre une confidence encore plus surprenante : le programme électoral du président fraîchement élu en 2007 l'a convaincu. Le candidat antisystème a même songé à une possible alliance avec un Nicolas Sarkozy placé très à droite sur l'échiquier politique. " Il y avait peut-être une possibilité d'accord, mais il eût fallu qu'elle soit exprimée. Si le président s'était engagé dans cette voie, qui correspondait dans le fond à l'exposé de son programme présidentiel, s'ouvrait une période qui aurait pu être celle d'une collaboration. " " Collaboration ", le terme a une connotation malheureuse dans sa bouche. La formule choc, aux allures de provocation, a pourtant bien l'air sincère. A la question " Auriez-vous accepté un rôle si Nicolas Sarkozy vous l'avait demandé ? " la réponse du fondateur du FN fuse : " Oui. Il aurait fallu préciser quand même un certain nombre de choses, car nous avons des divergences qui sont fondamentales avec l'UMP. Tout cela aurait été possible dans le cadre d'une réelle politique nationale. Nicolas Sarkozy aurait pu se considérer comme chef de la République, il aurait pu se trouver au-dessus des partis. " En clair, Le Pen aurait pu figurer dans un gouvernement d'ouverture si Nicolas Sarkozy lui en avait fait la proposition. [22 mars 1993. Au lendemain du premier tour des législatives, Bernard Tapie se rend secrètement à Saint-Cloud.] Pour la première fois, [Le Pen] lève le voile sur cette entrevue secrète. Dix-sept ans après cette campagne législative, il affirme que l'improbable rencontre a bien eu lieu. " Il est venu à Montretout, confie Le Pen. Il m'a demandé s'il pouvait venir me voir. Il était candidat à Gardanne. Il venait me demander de maintenir mon candidat. Alors je lui ai répondu : "Monsieur Tapie, vous n'avez pas besoin de me le demander, c'est la décision que nous avons prise, mais si vous estimez que ça constitue un avantage pour vousà" " L'entente scellée en vingt minutes et en toute discrétion fait sourire Le Pen aujourd'hui. Selon lui, le déplacement de Bernard Tapie était presque inutile. " Ce n'était pas à proprement parler un accord. Dans le cadre d'une vraie négociation, je lui aurais dit : "Ecoutez, je vais voir, je vais étudier la question." Puis, quarante-huit heures après, j'aurais fait monter les enchères : "Ben, écoutez, qu'est-ce que vous m'offrez en échange ?" En fait, il aurait pu ne pas faire cette démarche puisque la décision avait été prise de maintenir nos candidats partoutà " Jean-Marie Le Pen fixe tout de même, en contrepartie, une surprenante condition. " Je vous demande une seule chose, c'est de ne pas poursuivre Jean-Edern Hallier pour le règlement des sommes que vous avez gagnées contre lui. " L'écrivain polémiste, célèbre pour ses frasques, a été condamné à 800 000 francs de dommages-intérêts, qu'il doit payer à Bernard Tapie pour publication, dans L'Idiot international, de propos " diffamatoires, injurieux et attentatoires à la vie privée ". " Je n'ai jamais su si Bernard Tapie a tenu sa parole sur ce point. " De ce tête-à-tête, Jean-Marie Le Pen a retenu le style sans complexe de son interlocuteur : " Comme d'habitude, Tapie était sûr de lui, parlait avec les mains. Un homme sans gêne, qui n'a peur de rien. Aucune démarche ne le dérange. Il était dans son rôle habituel de faux jeton, de blablateur, un menteurà " [à] " C'est faux ", se contente de répondre Tapie aux allégations de Le Pen, lequel y voit un double langage, un double jeu caractéristique : " Cet homme est un gag : quand il me croisait dans les couloirs, il me faisait un clin d'£il. " Le Testament du diable, par Azzeddine Ahmed-Chaouch. Editions du Moment, 215 p.Quittant le bureau, l'improbable duo traverse la salle du Conseil des ministres