Au terme du Reine Elisabeth, comment s'y retrouver dans l'enchevêtrement du sublime et du prosaïque, du prospectif et du réactionnaire, de l'émotionnel et du critique - artistique, social, culturel, politique? Inextricable. A prendre comme tel ou à ne pas fréquenter. Partant donc du principe qu'en Belgique le concours est comme la météo, en plus nébuleux, quel est le bulletin du temps?
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Au terme du Reine Elisabeth, comment s'y retrouver dans l'enchevêtrement du sublime et du prosaïque, du prospectif et du réactionnaire, de l'émotionnel et du critique - artistique, social, culturel, politique? Inextricable. A prendre comme tel ou à ne pas fréquenter. Partant donc du principe qu'en Belgique le concours est comme la météo, en plus nébuleux, quel est le bulletin du temps?Ciel bleu, grand soleil, douceur printanière, avec léger vent d'est. L'annonce du premier prix de la session 2001 proclama la victoire de la grâce sur toutes les autres formes de talent et, même, de génie. La céleste Baiba Skride, Lettone de 20 ans, belle comme le jour, radieuse dans son être comme dans son jeu, a conquis tous ceux qui l'ont entendue, les membres du jury (le palmarès en fait foi), et le public, qui, dans son verdict à lui (le "prix du public"), l'a plébiscitée. Ce fut la primauté du coeur à coeur, de la transparence, de la lumière, des traits qui caractérisèrent la trajectoire, lors de tout le concours, de la musicienne, la seule à avoir progressé, d'étape en étape, vers plus d'aisance, plus de sérénité, plus d'assurance paisible, pour en arriver à surmonter les acrobaties du concerto de Tchaïkovski dans un sourire, et plus encore, dans la joie. L'art sans douleur... Y en eut-il pourtant, des douleurs, cette semaine, autour des épreuves, ou au moment du palmarès! Certains ont connu, au cours d'une même prestation, des moments magnifiques et des pannes affolantes (Christina Castelli), certains ont fait leur boulot avec rigueur, invention, panache même, et n'ont pas accédé au titre de lauréat pour autant (Boris Brostvyn, Yu-Joung Baek, Tatiana Samouil); l'un d'eux, enfin, fut même éblouissant, repéré depuis le début comme un premier en puissance, sans être pour autant retenu parmi les lauréats: Mikhaïl Ovrutski, nouvelle démonstration de la thèse établie par Victor Ginsburg (ULB) qu'il en coûte quelques places aux candidats qui sont les premiers dans l'ordre de passage. Un Ukrainien candide, Oleg Kaskiv, adoré du public mais décalé en la circonstance, s'est carrément planté à la fin de sa symphonie espagnole - on se demande d'ailleurs comment il a pu arriver jusqu'en finale - mais cela ne l'empêchera pas de disposer désormais du titre de finaliste du concours 2001, au même titre qu'Ovrustki, par exemple. Continuant à remonter vers la lumière de Baiba, la position d'Akiko Ono, subtile dans son imposé et sa sonate, mais assez fade dans le concerto de Sibelius, a pu surprendre, de même que, dans l'autre sens, celle de Feng Ning, grand inspiré entravé par son excès de réserve et sa sonorité feutrée. Alina Pogostkin, fabuleuse benjamine, a été gâtée, mais qui aurait pu résister à tant de dons et tant de charme? Reste le trio de tête, exemplaire. Entre Baiba Skride, déjà évoquée, Ning Kam et Barnabas Kelemen, les différences de niveau n'interviennent que peu. Ning Kam, Singapourienne, 25 ans, sans doute la plus complète des trois, eut un sens infaillible et dynamique pour trouver, à tout moment, l'équilibre idéal entre l'expression de soi - de ce point de vue, elle fut débordante de spontanéité et de vie - et le respect de la partition. Elle aurait aussi bien pu être première. Enfin, c'est assurément Barnabas Kelemen qui s'imposa, depuis le premier instant, comme l'artiste le plus personnel et le plus captivant de toute la session. Cela ne lui a pas valu que des amis. Qu'il soit arrivé avec son propre matériel d'orchestre pour son concerto de Mozart, qu'il ait âprement débattu avec l'orchestre et son chef, Gilbert Varga, pour imposer sa vision du concerto de Bartok, qu'il ait fait swinguer Brahms et que, en plus, il soit le musicien le plus imaginatif et le virtuose le plus accompli de la session, tout atteste d'une personnalité qui, par sa force même et ses excès, ne peut et ne pourra jamais créer l'unanimité. On pense, en le voyant, à un mélange détonant de Jacques Brel et de Gidon Kremer, ce dernier ayant précisément obtenu la même troisième place, en 1967. Cela lui a réussi...Martine Dumont-Mergeay