Notre rapport au monde est noué à la perception que nous avons de nous-mêmes. Au Sud, la colonisation a altéré la manière dont se voyaient les multitudes : leurs représentations de la vie ont été dépréciées et remplacées par les entendements venus des métropoles. Ce processus de dépersonnalisation, d'acculturation - d'aliénation disait Frantz Fanon (1) - a connu sa plus grande ampleur en Afrique. Le marasme actuel de cette région du monde pourrait donc ne pas être le refus du progrès mais le produit d'une effraction historique de l'âme africaine. C'est de ce viol de l'imaginaire noir que veut nous convaincre Aminata Traoré (2).
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Notre rapport au monde est noué à la perception que nous avons de nous-mêmes. Au Sud, la colonisation a altéré la manière dont se voyaient les multitudes : leurs représentations de la vie ont été dépréciées et remplacées par les entendements venus des métropoles. Ce processus de dépersonnalisation, d'acculturation - d'aliénation disait Frantz Fanon (1) - a connu sa plus grande ampleur en Afrique. Le marasme actuel de cette région du monde pourrait donc ne pas être le refus du progrès mais le produit d'une effraction historique de l'âme africaine. C'est de ce viol de l'imaginaire noir que veut nous convaincre Aminata Traoré (2).L'ancienne ministre malienne de la Culture s'attache à nous faire comprendre que le discours misérabiliste que la communauté internationale tient à propos des régions subsahariennes n'a rien de désintéressé, ni de compatissant. Qu'il est au contraire destiné à perpétuer la suprématie des maîtres du monde pour mieux accaparer les ressources d'un périmètre géographique qu'ils n'ont jamais cessé de piller. La pauvreté, dit-elle, est l'invention d'une civilisation qui ne conçoit la richesse qu'en termes de possession de biens matériels. Les politiques de lutte contre le dénuement que l'on impose aux pays dont les ressorts éthiques ne sont pas utilitaires ne peuvent dès lors qu'induire leur chute ! Loin d'entraîner un décollage économique, les "programmes d'ajustements structurels" du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale dégradent en tout cas volontiers les conditions de vie des populations concernées. Ils renforcent une extraversion économique qui détourne vers le marché mondial des ressources locales dont l'Histoire a montré qu'elles étaient pourtant aptes à satisfaire les besoins vitaux des autochtones. Cette aberration n'est possible, explique Aminata Traoré, que parce que l'on a poussé les Africains à vouloir vivre comme leurs colonisateurs. Et que leurs dirigeants partagent désormais une foi aveugle dans un système qui les plonge dans cet endettement dévastateur que les institutions financières internationales disent précisément vouloir éradiquer à coups d'interventions ravageuses. La boucle infernale qui va de l'acculturation à l'indigence est ainsi bouclée. Mais cet enchaînement fatal n'est pas le produit d'un choix démocratique. Il procède d'une conversion intéressée des élites locales au libéralisme économique. Leur connivence - renforcée par le 11 septembre - avec ceux qui cherchent à s'assurer le contrôle des richesses planétaires est inacceptable, insiste Aminata Traoré qui propose dès lors, pour rompre cette spirale, de s'attaquer à sa racine culturelle. Une autre Afrique est possible, dit-elle. Elle commence par la décolonisation des esprits. Par un retour à soi. Par un remembrement du moi africain éclaté : "La réforme de notre pensée prime sur celle de nos économies et de nos institutions"... Produire du sens pour produire des biens ? Pour y parvenir, Aminata Traoré compte beaucoup sur la citoyenneté transfrontalière qui émerge. Parce qu'il respecte les peuples, le mouvement social mondial qui s'extériorise avec intensité lui apparaît, en effet, comme un terreau idéal pour permettre aux Africains de se réconcilier avec eux-mêmes et de renouer avec le souci de l'autre et le sens du partage qui étaient, jadis, au coeur de leur échelle de valeurs. Ainsi, la société civile africaine pourra-t-elle peu à peu atteindre la masse critique indispensable pour arracher ses gouvernants à l'emprise des puissances commerciales et financières. Rêverie ? Le livre d'Aminata Traoré est un cri de douleur. Mais sa protestation et sa souffrance illustrent un intense courant critique qui - avec Sophie Bessis (3) ou Rosa Amélia Plumelle-Uribe (4) par exemple - renoue avec la révolte du colonisé énoncée par Fanon. Certes, à la récente conférence mondiale sur le racisme de Durban, le Sud n'a obtenu ni l'instauration de tribunaux internationaux pour les crimes économiques commis contre lui, ni réparation pour l'esclavage transatlantique dont l'Afrique fut victime et sur lequel le Nord a bâti sa fortune. Mais il est d'ores et déjà acquis que, dans le "village mondial", l'Occident ne conservera plus le monopole du regard, ni l'exclusivité du verbe.(1) Les Damnés de la Terre, Maspero, 1970. (2) Le Viol de l'imaginaire, Actes Sud-Fayard, 2002. (3) L'Occident et les autres - Histoire d'une suprématie, La Découverte, 2001, 345 pages. Voir Le Vif/L'Express du 5 octobre 2001. (4) La Férocité blanche - Des non-Blancs aux non-Aryens : génocides occultés de 1492 à nos jours, Albin Michel, 2001. de Jean Sloover