Jamais les nations occidentales n'ont connu une telle épreuve. Parce qu'il a surgi de la mondialisation et s'attaque à notre vision du monde, le terrorisme djihadiste soumet les peuples à une pression inédite, analyse le magistrat français Antoine Garapon dans son essai Démocraties sous stress (PUF, lire le Vif/L'Express du 7 octobre dernier), écrit avec Michel Rosenfeld, professeur de droit aux Etats-Unis. L'enjeu ? Que nous y laissions notre âme.
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Jamais les nations occidentales n'ont connu une telle épreuve. Parce qu'il a surgi de la mondialisation et s'attaque à notre vision du monde, le terrorisme djihadiste soumet les peuples à une pression inédite, analyse le magistrat français Antoine Garapon dans son essai Démocraties sous stress (PUF, lire le Vif/L'Express du 7 octobre dernier), écrit avec Michel Rosenfeld, professeur de droit aux Etats-Unis. L'enjeu ? Que nous y laissions notre âme. Nous faisons face à une menace impossible à localiser, nous ignorons pourquoi on nous en veut, et les objets de notre environnement quotidien peuvent devenir une arme - un camion, un avion, une cocotte-minute... Notre confiance primaire dans l'ordre des choses est atteinte. Cette peur et le désir de sécurité qui en découle risquent de nous faire renoncer à nos principes fondés sur l'aspiration à la liberté et à l'égalité. C'est un sentiment inédit dans notre histoire démocratique. En effet, lorsque des soldats patrouillent dans nos rues et font la police à l'étranger, lorsque l'on mène une guerre contre Daech à l'extérieur et une guerre contre ses combattants dans notre pays, l'interne et l'international se confondent. Nous, juges, ressentons fortement cette confusion : on nous demande d'atteindre des objectifs stratégiques et non plus judiciaires, d'emprisonner des individus sur une base fragile pour une durée très longue, sur le modèle de Guantanamo. Mais punir pour se protéger, et non plus pour sanctionner un délit constitué, est un piège. Car la détention à des fins stratégiques n'a de sens que si elle est maintenue tout au long de la guerre. Libérer ce type de prisonnier avant l'issue du conflit revient à lâcher dans la nature des militants encore plus haineux ! La réponse tient à ce constat paradoxal : pour être en conflit, on doit avoir quelque chose en commun. Dans la guerre traditionnelle où s'opposent deux armées constituées, les camps se retrouvent sur des règles du jeu - protéger la vie des soldats de chaque armée, par exemple. Dans le terrorisme ethno-nationaliste, comme celui du FLN en Algérie, on se dispute une terre. Dans le terrorisme révolutionnaire, les activistes s'unissent autour d'un projet politique - en finir avec le capitalisme dans le cas de la bande à Baader ou des Brigades rouges. Là, nous sommes confrontés à un terrorisme déterritorialisé et universaliste, qui esquive la confrontation directe. L'anarchisme est sans doute la forme la plus proche de ce terrorisme global. Les Français sont très peu pragmatiques. Le débat est sursaturé d'idéologie, il se fracasse sur un court-termisme dicté par la peur, alors que nous devrions redéfinir les liens fondamentaux qui nous unissent, formuler un nouveau pacte politique. Il existe une société française parallèle : les beurs, les musulmans, Si on n'accepte pas de reconnaître les Français d'aujourd'hui et continue de se penser comme la société de 1905, ça ne marchera pas. Il faut trouver une formule permettant aux citoyens de toutes origines de se retrouver dans une même république. PROPOS RECUEILLIS PAR CLAIRE CHARTIER