Le 25 juin 2010, à Toronto, un vaste groupe de personnes quittait Allan Gardens, dans le centre de la ville, pour se diriger vers le site où était en train de se dérouler un sommet du G20 - le sommet qui entra dans l'histoire comme le " Sommet de l'austérité ". Parmi les membres de ce groupe, des représentants d'organisations non gouvernementales, des militants anarchistes, des travailleurs sociaux, des étudiants en colère, des petits employés, des punks à chiens. Tous avaient en commun le désir de faire savoir aux chefs d'Etat qu'un autre monde était possible. Mais il y avait un problème :...

Le 25 juin 2010, à Toronto, un vaste groupe de personnes quittait Allan Gardens, dans le centre de la ville, pour se diriger vers le site où était en train de se dérouler un sommet du G20 - le sommet qui entra dans l'histoire comme le " Sommet de l'austérité ". Parmi les membres de ce groupe, des représentants d'organisations non gouvernementales, des militants anarchistes, des travailleurs sociaux, des étudiants en colère, des petits employés, des punks à chiens. Tous avaient en commun le désir de faire savoir aux chefs d'Etat qu'un autre monde était possible. Mais il y avait un problème : la manifestation n'avait pas été autorisée par les autorités de police ; tandis qu'ils progressaient dans la ville, les participants s'attendaient donc à ce que celles-ci intervinssent, espérant que ce soit de manière non violente. Hélas, ce ne fut pas le cas. Une bagarre ayant éclaté poussa les policiers à intervenir avec brutalité, suscitant des réactions outragées des manifestants, qui furent forcés de réintégrer Allan Gardens. Le lendemain, dix-sept parmi les organisateurs du défilé furent arrêtés pour complot - ce qui n'empêcha pas une nouvelle manifestation, plus furieuse cette fois, à laquelle les forces de l'ordre répondirent avec encore davantage de force ; en vingt-quatre heures, mille cent personnes furent mises en détention. La sociologue Lesley J. Wood comptait parmi ceux qui participèrent à la manifestation du 25 juin 2010. Comprendre la police (objet principal de ses recherches), c'était, pour elle, comprendre la logique générale qui justifiait le recours à la force, ainsi que tenter de fournir à ceux qui souhaitaient lutter contre cette logique des outils critiques susceptibles d'en démonter le récit officiel. En 2014, elle publia un livre qui présentait la somme de son travail (1) et qui s'ouvrait sur le récit de la manifestation à laquelle elle avait assisté. C'était un livre qui refusait de se laisser aller aux délices de la vitupération, pour tenter de montrer combien la réaction des policiers, ce jour-là comme tant d'autres, pouvait être expliquée par la manière dont la police elle-même avait été remodelée par les principes néolibéraux de management. D'un certain point de vue, les policiers, eux aussi, doivent être comptés au rang des victimes de ce dont le sommet du G20 se voulait le promoteur - victimes dont, il est vrai, l'empressement à céder à leur propre esclavage est parfois troublant. Si l'on veut en finir avec la violence policière que ne cessent de continuer à subir les manifestants de tous bords (comme en fit l'expérience Alexis Deswaef, président de la Ligue des droits de l'homme, à Bruxelles, il y a peu), c'est cette leçon qu'il faut méditer : on n'en finira avec la violence policière qui si on en finit avec le système qui la réclame. (1) Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations, par Lesley J. Wood, trad. de l'anglais par Eric Dupont, éd. Lux, 2015, 320 p. Par Laurent de Sutter