On avait pressenti avec La Femme manquée ("premier roman" sans l'être tout à fait) qu'Armel Job avait dans la plume des intentions plus larges que celles du conteur habile oeuvrant avec une certaine complaisance - d'ailleurs payée de plusieurs prix - dans ce tableau de moeurs rustiques. Impression confirmée avec Baigneuse nue sur un rocher, où ses malices de démiurge narquois s'inscrivaient dans un récit plus marqué par la réalité profonde des êtres.
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On avait pressenti avec La Femme manquée ("premier roman" sans l'être tout à fait) qu'Armel Job avait dans la plume des intentions plus larges que celles du conteur habile oeuvrant avec une certaine complaisance - d'ailleurs payée de plusieurs prix - dans ce tableau de moeurs rustiques. Impression confirmée avec Baigneuse nue sur un rocher, où ses malices de démiurge narquois s'inscrivaient dans un récit plus marqué par la réalité profonde des êtres. Avec Helena Vannek, l'écrivain belge franchit la frontière virtuelle qui sépare le fagoteur d'histoires du vrai romancier. Qu'on ne s'y trompe pas, ce propos ne procède pas d'une sorte de déconsidération imbécile pour le contexte "provincial": il est plus que jamais présent dans ce roman dont l'action se déroule dans un village flamand. Et, plus précisément, au sein d'une famille où le père, veuf d'une Française, "homme sévère, d'une probité accablante", pèse de toute son autorité et de sa fidélité aux traditions sur sa famille: deux filles et un fils auxquels s'est ajouté un garçon qui l'assiste dans son métier de maquignon. C'est dans ce contexte que débute, avec la mort de la mère, la narration menée par Helena, la fille aînée. Et, bien plus tard, c'est son fils qui prendra le relais pour conclure ce parcours d'une vie que tout a conspiré à gâcher et à ruiner. Job a réussi à entrer dans ce personnage féminin dont les grandes espérances n'en finissent pas d'être déçues, avec une justesse de ton et un sens mesuré et sensible de la narration qui lui permettent d'approcher de noms aussi prestigieux que ceux de Madeleine Bourdouxhe ou de Marie Gevers. Il évoque aussi, avec un regard d'une intraitable acuité, la fascination d'une certaine jeunesse flamande pour les parades et autres gymnastiques (en attendant pis) inspirées par la montée du nazisme et l'exemple des jeunesses hitlériennes. Du reste, cet élémént ne sera pas sans conséquences sur la suite du récit qui débute entre la prise du pouvoir par le funeste guignol autrichien et la Seconde Guerre. Mais c'est surtout l'ironie du sort, les mensonges et autres malentendus majuscules de la vie comme son propre aveuglement qui amèneront Helena à la chute et à se replier dans une existence au rabais. Il est bien vrai que plus l'on tombe de haut... Job n'est pas helléniste pour rien. Il en connaît un bout sur les farces du destin; et, comment mieux refermer ce beau livre que sur la citation d'Hérodote donnée en exergue et qui parle des hommes à qui "le dieu fit miroiter le bonheur pour les ravager ensuite jusqu'aux racines"?Helena Vannek, par Armel Job. Robert Laffont, 236 p.DE GHISLAIN COTTON