Si nous partions du principe que morale et moralisation sont deux choses différentes, nous pourrions dire que " Fuck your morals " sur un torse nu de femme est aussi une forme de moralisation. Et trouver envahissantes les Femen, qui s'autodécrètent représentantes des femmes musulmanes, afin de leur dire quoi penser. Voyons aussi ces bons citoyens abritant leur capital dans les injustes méandres de l'optimisation fiscale, alors qu'ils sont prêts à lyncher l'adversaire politique qui connaît trop les îles Caïmans. Jongler avec les niches, qui ne sont là que pour permettre toutes sortes de déductions, n'a rien de moral. C'est feindre d'investir pour déduire, et donc se soustraire à l'effort national. Mais c'est légal. On...

Si nous partions du principe que morale et moralisation sont deux choses différentes, nous pourrions dire que " Fuck your morals " sur un torse nu de femme est aussi une forme de moralisation. Et trouver envahissantes les Femen, qui s'autodécrètent représentantes des femmes musulmanes, afin de leur dire quoi penser. Voyons aussi ces bons citoyens abritant leur capital dans les injustes méandres de l'optimisation fiscale, alors qu'ils sont prêts à lyncher l'adversaire politique qui connaît trop les îles Caïmans. Jongler avec les niches, qui ne sont là que pour permettre toutes sortes de déductions, n'a rien de moral. C'est feindre d'investir pour déduire, et donc se soustraire à l'effort national. Mais c'est légal. On est donc propre et l'on peut moraliser en toute quiétude, parmi l'attroupement des vertueux, qui trouvent telle façon d'échapper à l'impôt mieux que telle autre. Le livre Ils travaillent au noir, sous-titré Enquête sur un mal français (Robert Laffont) montre, en effrayantes ombres chinoises, ces anges du mal, ces damnés sans visage qui osent nourrir leur famille et peut-être profiter des avantages sociaux sans cotiser ni posséder de compte bancaire. J'ai été effrayé par la couverture de cet excellent ouvrage d'Hubert Prolongeau : tout est dans le graphisme, où l'on sent poindre le malaise, entre angoisse et excitation. Jérôme Cahuzac, l'ex-ministre français du Budget, est impardonnable. Et sans doute bien d'autres politiques avec lui, qui ne font pas ce métier par hasard et qu'on voit rarement lâcher leurs prébendes pour aller laver les pieds des malades dans les hôpitaux. Mais depuis les aveux de l'ex-ministre français du Budget, on est débordé par la vertu : rien de mieux qu'un gros pécheur pour donner aux foules le sentiment d'être exemplaires. De même que le complotiste - qui jusque-là " devinait ", " subodorait "... - a désormais " vu " (" C'est donc bien ce qu'on imaginait ! " " Ils s'en mettent plein les fouilles ", etc.), de même tout un chacun peut se dire " moral " au seul titre que lui, au moins, n'a pas commis le genre de faux pas qui fera passer Jérôme Cahuzac à la postérité. Oui, " les yeux dans les yeux ", il a menti. Mitterrand le fit aussi, qui mourut avant d'être pris, mais que l'on admire pour sa " ruse ". " Il était malin ", disent des gens bien sous tous rapports. DSK ? Cahuzac ? Attrapés. L'un aimait le sexe, l'autre, l'argent. Trop. A peine sort-on de l'exploration obscène du " porc " par l'immoraliste moralisante Marcela Iacub, que l'on voit s'effondrer le second taureau, genou à terre avant l'entrée du matador. Que les couloirs de ces étranges arènes soient peuplés de fantômes, d'inactifs, de sans-logis, de familles brisées, que les abords de ces lieux de spectacle et de cruauté soient infestés de gens honnêtes, errant, sans occupation ni avenir, ne semble pas compter. Aux vraies questions (on le sait trop pour se les être posées mille fois, tout au long d'une interminable insomnie nationale) on ne connaît pas de réponse convaincante. Inexorablement, le populisme saura convaincre chacun que tout est de la faute des autres, qu'il n'y a pas de pensée alternative. C'est un mensonge, certes, donc quelque chose d'immoral. Mais un mensonge qui fait du bien, un mensonge de revanche, de dénonciation. Ce plaisir, hier limité aux racontars d'après-messe, se trouve aujourd'hui décuplé par le sentiment de toute-puissance procuré par Internet, où liberté d'expression et largeur de diffusion comptent plus que la vérité. Les justifications sont là, l'outil est idéal, l'époque est au désoeuvrement : que commencent donc mille chasses à l'homme.