Puccini avait du flair. En s'inspirant d'une pièce de théâtre ( La Tosca, de Victorien Sardou, interprétée par la tumultueuse Sarah Bernhardt) dont les trois protagonistes gorgés d'ardeur, de haine et de rancoeur s'étripent jusqu' au trépas, en y mêlant action militaire et lubricité sadique (dont une scène de torture, plutôt surprenante en 1900), puis en enveloppant le tout du flux continu d'une musique à l'orchestration puissante et aux innovations harmoniques exceptionnelles, le compositeur toscan a réalisé l'alchimie parfaite, et fait de Tosca un chef-d'oeuvre absolu: de nos jours, ce mélodrame reste le cinquième opéra le plus joué au monde... Hasard de l'imprévisible calendrier de déconfinement, c'est cette intrigue féroce et terrifiante qui permet à La Monnaie d'accueillir à nouveau en ses murs, pour chaque représentation, quelque 200 specta...

Puccini avait du flair. En s'inspirant d'une pièce de théâtre ( La Tosca, de Victorien Sardou, interprétée par la tumultueuse Sarah Bernhardt) dont les trois protagonistes gorgés d'ardeur, de haine et de rancoeur s'étripent jusqu' au trépas, en y mêlant action militaire et lubricité sadique (dont une scène de torture, plutôt surprenante en 1900), puis en enveloppant le tout du flux continu d'une musique à l'orchestration puissante et aux innovations harmoniques exceptionnelles, le compositeur toscan a réalisé l'alchimie parfaite, et fait de Tosca un chef-d'oeuvre absolu: de nos jours, ce mélodrame reste le cinquième opéra le plus joué au monde... Hasard de l'imprévisible calendrier de déconfinement, c'est cette intrigue féroce et terrifiante qui permet à La Monnaie d'accueillir à nouveau en ses murs, pour chaque représentation, quelque 200 spectateurs de chair et d'os, après seize mois d'absence. Espacés et masqués, certes, et, pour beaucoup, passablement interloqués par la version narrative en noir et blanc, très liée à la figure de Pier Paolo Pasolini qu'en donne le metteur en scène espagnol Rafael R. Villalobos. Difficile de comprendre, sans explication préalable, ce que la présence quasi permanente du cinéaste homosexuel et gauchiste (interprété, à des âges différents, par deux figurants) signifie dans cette production: chemise laiteuse et lunettes sombres, voilà l'ombre de Pasolini qui déambule entre les solistes, mimant des pouces et des index d'imaginaires cadrages, destinés peut-être à Salo ou les 120 Journées de Sodome (1975), son dernier film controversé, sorti en salle peu après sa mort. On se souvient que PPP fut assassiné sur une plage d'Ostie, près de la Ville éternelle, sans doute par Pino la grenouille, un amant jeune prostitué de 17 ans, également évoqué sur scène: en préambule au deuxième acte, sur un air de crooner, on voit l'éphèbe recevoir moult caresses et billets de banque de son sugar daddy, perchés tous deux dans la loge royale. Qu'il s'agisse du questionnement dans la foi, de la fascination pour la beauté ou des tourments induits par la violence policière, les principaux personnages de l'opéra auraient tous, selon Villalobos, "quelque chose en commun avec Pasolini". En ont-ils pareillement avec les peintures figuratives monumentales, presque monochromes, commandées à l'artiste espagnol Santiago Ydañez? Dressés au milieu d'acteurs dont la direction semble relativement statique (par choix délibéré ou nécessité Covid), une scène de décollation inspirée du tableau Judith décapitant Holopherne (1598? ) - attribué au Caravage, lui aussi considéré comme égérie du cinéma moderne -, d'immenses chiens mordeurs qui, babines retroussées, montrent les crocs, et une Marie-Madeleine au regard triste, paupières mauves et cernes foncés, pivotent au rythme d'un décor contemporain immaculé, inspiré de la place Saint-Pierre à Rome. Toutes ces références nous éloignent un peu (beaucoup) du coeur sensible de l'oeuvre de Puccini, habilement servie par trois solistes qui se hissent au sommet: chevelure grise, tailleur Chanel et petits achats chics au bras, la Floria Tosca de la soprano italienne Monica Zanettin (en alternance avec Myrto Papatanasiu) entre en scène avec beaucoup de prestance tant dans le jeu que la voix (oh, ces fameux contre-ut! ). Son compatriote ténor Andrea Carè (avec Pavel Cernoch) campe un Mario Cavaradossi modérément amoureux, qui semble s'échauffer surtout après la pause, lorsque sa mort approche. Quant au baron Scarpia, le redouté chef de la police papale et prédateur sexuel par excellence, le baryton grec Dimitris Tiliakos (ou Laurent Naouri, selon la distribution) l'incarne avec toute la méchanceté requise, et même plus, notamment dans son palais Farnèse, truffé de jeunes hommes entièrement nus. On n'oublie pas au pupitre Alain Altinoglu qui, de retour à La Monnaie, y dirige sa première grande production de l'année. Pandémie oblige, le chef a dû se contenter d'une partition réarrangée et d'un effectif réduit. Mais, comme il le dit lui-même (et le démontre), "on peut avoir un petit orchestre et faire beaucoup de [beau] bruit"...